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 20000 Lieues Sous Les Mers — Complete by Verne, Jules Page 8  

transatlantique ! Aussi les plaisants pretendaient-ils que cette fine mouche avait arrete au passage quelque telegramme dont elle faisait maintenant son profit.

Donc, la fregate armee pour une campagne lointaine et pourvue de formidables engins de peche, on ne savait plus ou la diriger. Et l'impatience allait croissant, quand, le 2 juillet, on apprit qu'un steamer de la ligne de San Francisco de Californie a Shangai avait revu l'animal, trois semaines auparavant, dans les mers septentrionales du Pacifique.

L'emotion causee par cette nouvelle fut extreme. On n'accorda pas vingt-quatre heures de repit au commandant Farragut. Ses vivres etaient embarques. Ses soutes regorgeaient de charbon. Pas un homme ne manquait a son role d'equipage. Il n'avait qu'a allumer ses fourneaux, a chauffer, a demarrer ! On ne lui eut pas pardonne une demi-journee de retard ! D'ailleurs, le commandant Farragut ne demandait qu'a partir.

Trois heures avant que l'Abraham-Lincoln ne quittat la _pier_ de Brooklyn, je recus une lettre libellee en ces termes :

_Monsieur Aronnax, professeur au Museum de Paris, Fifth Avenue hotel._

_New York._

<< _Monsieur,_

_Si vous voulez vous joindre a l'expedition de l'_Abraham-Lincoln_, le gouvernement de l'Union verra avec plaisir que la France soit representee par vous dans cette entreprise. Le commandant Farragut tient une cabine a votre disposition._

_Tres cordialement, votre_ J.-B. HOBSON, _Secretaire de la marine._ >>

III

COMME IL PLAIRA A MONSIEUR

Trois secondes avant l'arrivee de la lettre de J.-B. Hobson, je ne songeais pas plus a poursuivre la Licorne qu'a tenter le passage du nord-ouest. Trois secondes apres avoir lu la lettre de l'honorable secretaire de la marine, je comprenais enfin que ma veritable vocation, l'unique but de ma vie, etait de chasser ce monstre inquietant et d'en purger le monde.

Cependant, je revenais d'un penible voyage, fatigue, avide de repos. Je n'aspirais plus qu'a revoir mon pays, mes amis, mon petit logement du Jardin des Plantes, mes cheres et precieuses collections ! Mais rien ne put me retenir. J'oubliai tout, fatigues, amis, collections, et j'acceptai sans plus de reflexions l'offre du gouvernement americain.

<< D'ailleurs, pensai-je, tout chemin ramene en Europe, et la Licorne sera assez aimable pour m'entrainer vers les cotes de France ! Ce digne animal se laissera prendre dans les mers d'Europe -- pour mon agrement personnel -- et je ne veux pas rapporter moins d'un demi metre de sa hallebarde d'ivoire au Museum d'histoire naturelle. >>

Mais, en attendant, il me fallait chercher ce narwal dans le nord de l'ocean Pacifique ; ce qui, pour revenir en France, etait prendre le chemin des antipodes.

<< Conseil ! >> criai-je d'une voix impatiente.

Conseil etait mon domestique. Un garcon devoue qui m'accompagnait dans tous mes voyages ; un brave Flamand que j'aimais et qui me le rendait bien, un etre phlegmatique par nature, regulier par principe, zele par habitude, s'etonnant peu des surprises de la vie, tres adroit de ses mains, apte a tout service, et, en depit de son nom, ne donnant jamais de conseils -- meme quand on ne lui en demandait pas.

A se frotter aux savants de notre petit monde du Jardin des Plantes, Conseil en etait venu a savoir quelque chose. J'avais en lui un specialiste, tres ferre sur la classification en histoire naturelle, parcourant avec une agilite d'acrobate toute l'echelle des embranchements des groupes, des classes, des sous-classes, des ordres, des familles, des genres, des sous-genres, des especes et des varietes. Mais sa science s'arretait la. Classer, c'etait sa vie, et il n'en savait pas davantage. Tres verse dans la theorie de la classification, peu dans la pratique, il n'eut pas distingue, je crois, un cachalot

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