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 Monde Comme Il Va, Vision De Babouc, Le by Voltaire Page 2  

plus ces mots: <> B.

Babouc monta sur son chameau, et partit avec ses serviteurs. Au bout de quelques journees, il rencontra vers les plaines de Sennaar l'armee persane, qui allait combattre l'armee indienne. Il s'adressa d'abord a un soldat qu'il trouva ecarte. Il lui parla, et lui demanda quel etait le sujet de la guerre. Par tous les dieux, dit le soldat, je n'en sais rien; ce n'est pas mon affaire; mon metier est de tuer et d'etre tue pour gagner ma vie; il n'importe qui je serve. Je pourrais bien meme des demain passer dans le camp des Indiens; car on dit qu'ils donnent pres d'une demi-drachme de cuivre par jour a leurs soldats de plus que nous n'en avons dans ce maudit service de Perse. Si vous voulez savoir pourquoi on se bat, parlez a mon capitaine.

Babouc ayant fait un petit present au soldat entra dans le camp. Il fit bientot connaissance avec le capitaine, et lui demanda le sujet de la guerre. Comment voulez-vous que je le sache? dit le capitaine, et que m'importe ce beau sujet? J'habite a deux cents lieues de Persepolis; j'entends dire que la guerre est declaree; j'abandonne aussitot ma famille, et je vais chercher, selon notre coutume, la fortune ou la mort, attendu que je n'ai rien a faire. Mais vos camarades, dit Babouc, ne sont-ils pas un peu plus instruits que vous? Non, dit l'officier; il n'y a guere que nos principaux satrapes qui savent bien precisement pourquoi on s'egorge.

Babouc etonne s'introduisit chez les generaux; il entra dans leur familiarite. L'un d'eux lui dit enfin: La cause de cette guerre, qui desole depuis vingt ans l'Asie, vient originairement d'une querelle entre un eunuque d'une femme du grand roi de Perse, et un commis d'un bureau du grand roi des Indes. Il s'agissait d'un droit qui revenait a peu pres a la trentieme partie d'une darique[2]. Le premier ministre des Indes et le notre soutinrent dignement les droits de leurs maitres. La querelle s'echauffa. On mit de part et d'autre en campagne une armee d'un million de soldats. Il faut recruter cette armee tous les ans de plus de quatre cent mille hommes. Les meurtres, les incendies, les ruines, les devastations se multiplient, l'univers souffre, et l'acharnement continue. Notre premier ministre et celui des Indes protestent souvent qu'ils n'agissent que pour le bonheur du genre humain; et a chaque protestation il y a toujours quelques villes detruites et quelque province ravagee.

[2] La darique vaut vingt-quatre francs: vojez tome XXXII, page 494. B.

Le lendemain, sur un bruit qui se repandit que la paix allait etre conclue, le general persan et le general indien s'empresserent de donner bataille; elle fut sanglante. Babouc en vit toutes les fautes et toutes les abominations; il fut temoin des manoeuvres des principaux satrapes, qui firent ce qu'ils purent pour faire battre leur chef. Il vit des officiers tues par leurs propres troupes; il vit des soldats qui achevaient d'egorger leurs camarades expirants, pour leur arracher quelques lambeaux sanglants, dechires et couverts de fange. Il entra dans les hopitaux ou l'on transportait les blesses, dont la plupart expiraient par la negligence inhumaine de ceux memes que le roi de Perse payait cherement pour les secourir. Sont-ce la des hommes, s'ecria Babouc, ou des betes feroces? Ah! je vois bien que Persepolis sera detruite."

Occupe de cette pensee, il passa dans le camp des Indiens; il y fut aussi bien recu que dans celui des Perses, selon ce qui lui avait ete predit; mais il y vit tous les memes exces qui l'avaient saisi d'horreur. Oh, oh! dit-il en lui-meme, si l'ange Ituriel veut exterminer les Persans, il faut donc que l'ange des Indes detruise aussi les Indiens. S'etant ensuite informe plus en detail de ce qui s'etait passe dans l'une et l'autre armee, il apprit des actions de generosite, de grandeur d'ame, d'humanite, qui l'etonnerent et le

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