|
il se transporta dans un college de mages. L'archimandrite lui avoua
qu'il avait cent mille ecus de rente pour avoir fait voeu de pauvrete,
et qu'il exercait un empire assez etendu en vertu de son voeu
d'humilite; apres quoi il laissa Babouc entre les mains d'un petit
frere qui lui fit les honneurs.
Tandis que ce frere lui montrait les magnificences de cette maison de
penitence, un bruit se repandit qu'il etait venu pour reformer toutes
ces maisons. Aussitot il recut des memoires de chacune d'elles; et
les memoires disaient tous en substance: <> A entendre leurs apologies, ces societes etaient
toutes necessaires; a entendre leurs accusations reciproques, elles
meritaient toutes d'etre aneanties. Il admirait comme il n'y avait
aucune d'elles qui, pour edifier l'univers, ne voulut en avoir
l'empire. Alors il se presenta un petit homme qui etait un demi-mage,
et qui lui dit: Je vois bien que l'oeuvre va s'accomplir; car Zerdust
est revenu sur la terre; les petites filles prophetisent, en se fesant
donner des coups de pincettes par-devant et le fouet par-derriere[15].
Ainsi nous vous demandons votre protection contre le grand-lama.
Comment! dit Babouc, contre ce pontife-roi qui reside au
Thibet?--Contre lui-meme.--Vous lui faites donc la guerre, et vous
levez contre lui des armees?--Non; mais il dit que l'homme est libre;
et nous n'en croyons rien; nous ecrivons contre lui de petits livres
qu'il ne lit pas; a peine a-t-il entendu parler de nous, il nous a
seulement fait condamner, comme un maitre ordonne qu'on echenille les
arbres de ses jardins. Babouc fremit de la folie de ces hommes qui
fesaient profession de sagesse, des intrigues de ceux qui avaient
renonce au monde, de l'ambition et de la convoitise orgueilleuse de
ceux qui enseignaient l'humilite et le desinteressement; il conclut
qu'Ituriel avait de bonnes raisons pour detruire toute cette engeance
[15] Tel est le texte de 1748 et de toutes les autres editions.
Mais l'edition de 1750, que j'aurais peut-etre du suivre, porte:
<<... par-derriere. Il est evident que le monde va finir: ne
pourriez-vous point, avant cette belle epoque, nous proteger contre
le grand-lama?--Quel galimatias, dit Babouc, contre le grand-lama?
contre ce pontife-roi qui reside au Thibet?--Oui, dit le petit
demi-mage avec un air opiniatre, contre lui-meme.--Vous lui faites
donc la guerre, vous avez donc des armees? dit Babouc.--Non, dit
l'autre, mais nous avons ecrit contre lui trois on quatre mille gros
livres qu'on ne lit point, et autant de brochures, que nous fesons
lire par des femmes: a peine a-t-il entendu, etc.>> B.
VIII. Retire chez lui, il envoya chercher des livres nouveaux pour
adoucir son chagrin, et il pria quelques lettres a diner pour se
rejouir. Il en vint deux fois plus qu'il n'en avait demande, comme
les guepes que le miel attire. Ces parasites se pressaient de manger
et de parler; ils louaient deux sortes de personnes, les morts et
eux-memes, et jamais leurs contemporains, excepte le maitre de la
maison. Si quelqu'un d'eux disait un bon mot, les autres baissaient
les yeux et se mordaient les levres de douleur de ne l'avoir pas dit.
Ils avaient moins de dissimulation que les mages, parcequ'ils
n'avaient pas de si grands objets d'ambition. Chacun d'eux briguait
une place de valet et une reputation de grand homme; ils se disaient
en face des choses insultantes, qu'ils croyaient des traits d'esprit.
[16]Ils avaient eu quelque connaissance de la mission de Babouc. L'un
d'eux le pria tout bas d'exterminer un auteur qui ne l'avait pas assez
loue il y avait cinq ans; un autre demanda la perte d'un citoyen qui
n'avait jamais ri a ses comedies; un troisieme demanda l'extinction de
l'academie, parcequ'il n'avait jamais pu parvenir a y etre admis. Le
repas fini, chacun d'eux s'en alla seul, car il n'y avait pas dans
toute la troupe deux hommes qui pussent se souffrir, ni meme se parler
|
|