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double dans nos colonies depuis vingt ans; et plusieurs habitations
ne donnent pas la moitie des produits qu'elles pourroient fournir,
faute de bras pour leurs travaux. La population, quoiqu'un peu plus
animee, ne remplace pas la moitie des esclaves que la mortalite
enleve. L'avenir n'offre donc a cet egard qu'une perspective
allarmante. Il est temps d'obeir a une revolution que la nature
prepare elle-meme. Notre politique et nos petits interets n'arreteront
pas sa marche.
L'Espagne donne depuis long-temps des moyens de liberte a ses
esclaves[9]. La volupte et le luxe detruisent les avantages de cette
liberte. Ce n'est pas cet exemple que je proposerai de suivre: mais il
est dangereux pour nos colonies, et il cause souvent une desertion
ruineuse pour nos etablissements.
Les Etats-unis rendent peu a peu la liberte a leurs Negres[10]. Sans
doute la reconnoissance doit enchainer long-temps cette nation
nouvelle: mais tout s'oublie; les circonstances et les interets
changent; et si l'on venoit offrir la liberte a nos esclaves, quels
seroient nos moyens de defense?
Si le parlement d'Angleterre adopte une loi qui adoucisse l'esclavage
dans les colonies Britanniques, on doit redouter l'effet qu'elle
produira sur nos esclaves, et deja les colons en sont allarmes.
Plus nos etablissements s'accroissent, et plus leur possession devient
incertaine. Le grand nombre d'esclaves necessaires a leur culture est
seul un grand danger[11].
Le commerce des esclaves nuit a la navigation. Il detruit chaque annee
un sixieme des gens de mer qu'on y emploie. C'est une ecole affreuse
pour les moeurs.
Il suffit d'indiquer ces considerations pour prouver la necessite de
changer de systeme. La culture et la conservation des colonies en
dependent. Je vais demontrer que l'interet particulier s'unit ici a la
surveillance politique et au maintien des richesses publiques.
Le travail des esclaves n'est jamais aussi productif que celui de
l'homme libre. "Les mines des Turcs, dans le Bannat de Temeswar, dit
Montesquieu, etoient plus riches que celles de Hongrie, et elles ne
rendoient pas tant, parce qu'ils n'imaginoient jamais que les bras de
leurs esclaves".
Dans les sucreries les mieux cultivees, le produit du travail annuel
d'un esclave, dans la force de l'age, ne peut pas etre apprecie au
dessus de 1200 l. En Angleterre on evalue le produit annuel du travail
d'un cultivateur a 2400 l. A la verite, il est question ici du
laboureur aide de toutes les machines que l'art a inventees pour
faciliter la culture: mais l'usage de ces machines peut etre introduit
dans nos colonies, et il sera une suite necessaire de la liberte. Des
calculs exacts etablis sur le produit total des colonies les mieux
cultivees, ne donnent qu'environ 353 l. pour le produit du travail de
chaque esclave existant dans nos iles. Le meme calcul, en supposant
que le quart de la population du royaume soit attache a la culture,
donne 500 liv. pour le produit annuel du travail de chaque individu de
la classe agricole. Ainsi, sous ce premier rapport, le travail de
l'homme libre est bien plus avantageux que celui des esclaves: mais
il faut comparer encore la fertilite des terres dans nos colonies et
en Europe. Le produit du travail est aussi en raison de la fertilite;
et une terre ou elle seroit double d'une autre, donneroit, avec le
meme travail, un double produit. Le plus ou le moins de valeur des
productions generales recueillies sur la meme etendue de terrein, dans
des cultures et des climats differents, peut etre regarde comme la
mesure comparative de leur fertilite. La valeur du produit des terres,
dans les colonies, est trois fois plus considerable que celui que nous
obtenons dans nos champs les mieux cultives. C'est ainsi qu'on peut
prouver que l'esclave ne donne pas le tiers du produit du travail d'un
homme libre[13].
Je sais que la nature des productions, l'etat de l'agriculture et
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