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 Legendes Normandes by Lavalley, Gaston Page 1  



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LEGENDES NORMANDES

PAR

GASTON LAVALLEY

1867

* * * * *

LEGENDES NORMANDES

BARBARE

I

La Deesse de la Liberte.

La petite ville de Bayeux avait mis, ce jour-la, ses habits de fete. Les rues etaient pleines de monde. De temps en temps, de bruyantes detonations faisaient trembler les vitres. Le mouvement, le bruit, l'odeur de la poudre, le parfum des fleurs qu'on foulait aux pieds ou qui s'epanouissaient en fraiches guirlandes aux etages superieurs, les drapeaux qui flottaient au vent, les clameurs de la foule, tout annoncait, tout respirait la joie. La, des bandes d'enfants bondissaient, se jetant a travers les jambes des promeneurs pour ramasser dans la poussiere une rose a moitie fletrie. Ailleurs, des meres de famille donnaient fierement la main a de jolies petites filles, blondes tetes, doux visages, beautes de l'avenir, dont on avait cache les graces naissantes sous un costume grec du plus mauvais gout. Et partout de la gaiete, des hymnes, des chansons! A chaque fenetre, des yeux tout grands ouverts; a chaque porte, des mains pretes a applaudir.

C'est que, depuis longtemps, on n'avait eu pareille occasion de se rejouir. La municipalite de Bayeux venait de recevoir trois pierres de la Bastille, sur lesquelles on avait fait graver _les droits de l'homme_; et l'on devait profiter de cette circonstance pour inaugurer les bustes de Marat, de Le Pelletier et de Brutus.

Tandis que la foule encombrait les abords de l'hotel de ville et preludait a la fete officielle par des cris de joie et des chants patriotiques, une petite maison, perdue dans un des faubourgs les plus retires de la ville, semblait protester, par son air paisible, contre cette bruyante manifestation populaire.

Les fenetres en etaient fermees, comme dans un jour de deuil. De quelque cote que l'oeil se tournat, il n'apercevait nulle part les brillantes couleurs de la nation. Aucun bruit n'arrivait de l'interieur; on n'entendait que le murmure du vent qui se jouait dans les contrevents, ou qui passait en sifflant dans la serrure. C'etait l'immobilite, le silence de la tombe. Comme un corps, dont l'ame s'est envolee, cette sombre demeure semblait n'avoir ni battement, ni respiration.

Cependant la vie ne s'etait pas retiree de cette maison.

Une jeune fille traversa la cour interieure en sautant legerement sur la pointe des pieds, s'approcha d'une porte massive, qu'elle eut grand'peine a faire rouler sur ses gonds, et entra, a petits pas, sans bruit, et en mettant les mains en avant, dans une piece assez sombre pour justifier cet exces de precaution.

Un vieillard travaillait dans un coin, aupres d'une fenetre basse. Le jour le frappait en plein visage et accusait vivement la maigreur de ses traits. La jeune fille s'avanca vers cet homme, et, lorsqu'elle apparut dans cette trainee lumineuse, ou se baignait l'austere physionomie du vieillard, ce fut un spectacle etrange et charmant.

On aurait pu se croire transporte devant une de ces toiles merveilleuses de l'ecole espagnole, ou l'on voit une blonde tete d'ange qui se penche a l'oreille de l'anachorete pour lui murmurer de ces mots doux comme le miel, et qui lui donnent un avant-gout des joies celestes.

Il est fort presumable, en effet, que le digne vieillard etait plus occupe des choses du ciel que de ce qui se passait sur la terre. A peine la jeune fille eut-elle pose familierement la main sur son epaule qu'il se releva brusquement, comme s'il eut senti la pression d'un fer rouge.

--Ah! fit-il avec terreur... c'est vous, mademoiselle Marguerite?

--Eh! sans doute... Je t'ai donc fait peur?

--Oh! oui... C'est-a-dire non... Ce sont ces gueux de patriotes qui me font sauter en l'air avec leurs maudites detonations!

--Au moins ces coups de fusil ne font-ils de mal a personne.

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