WordIQ Books
   
 Society's Child (audiofile) by Ian, Janis, Performer Page 1  

'\'\\n\\r\\nMARCEL PROUST\\r\\n\\r\\nA LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU\\r\\n\\r\\nTOME II\\r\\n\\r\\nA L\\\'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS\\r\\n\\r\\nVOLUME III\\r\\n\\r\\nUne fois M. de Charlus parti, nous pûmes enfin, Robert et moi, aller\\r\\ndîner chez Bloch. Or je compris pendant cette petite fête, que les\\r\\nhistoires trop facilement trouvées drôles par notre camarade étaient\\r\\ndes histoires de M. Bloch, père, et que l\\\'homme «tout à fait curieux»\\r\\nétait toujours un de ses amis qu\\\'il jugeait de cette façon. Il y a un\\r\\ncertain nombre de gens qu\\\'on admire dans son enfance, un père plus\\r\\nspirituel que le reste de la famille, un professeur qui bénéficie à\\r\\nnos yeux de la métaphysique qu\\\'il nous révèle, un camarade plus avancé\\r\\nque nous (ce que Bloch avait été pour moi) qui méprise le Musset de\\r\\nl\\\'Espoir en Dieu quand nous l\\\'aimons encore, et quand nous en serons\\r\\nvenus au père Lecomte ou à Claudel ne s\\\'extasiera plus que sur:\\r\\n\\r\\n«A Saint-Blaise, à la Zuecca\\r\\n\\r\\nVous étiez, vous étiez bien aise».\\r\\n\\r\\nen y ajoutant\\r\\n\\r\\n«Padoue est un fort bel endroit\\r\\n\\r\\nOu de très grands docteurs en droit\\r\\n\\r\\n...Mais j\\\'aime mieux la polenta\\r\\n\\r\\n...Passe dans son domino noir\\r\\n\\r\\nLa Toppatelle.\\r\\n\\r\\net de toutes les «Nuits» ne retient que\\r\\n\\r\\n«Au Havre, devant l\\\'Atlantique\\r\\n\\r\\nA Venise, à l\\\'affreux Lido.\\r\\n\\r\\nOù vient sur l\\\'herbe d\\\'un tombeau\\r\\n\\r\\nMourir la pâle Adriatique.\\r\\n\\r\\nOr, de quelqu\\\'un qu\\\'on admire de confiance, on recueille, on cite avec\\r\\nadmiration, des choses très inférieures à celles que livré à son\\r\\npropre génie on refuserait avec sévérité, de même qu\\\'un écrivain\\r\\nutilise dans un roman sous prétexte qu\\\'ils sont vrais, des «mots», des\\r\\npersonnages, qui dans l\\\'ensemble vivant font au contraire poids mort,\\r\\npartie médiocre. Les portraits de Saint Simon écrits par lui sans\\r\\nqu\\\'il s\\\'admire sans doute, sont admirables, les traits qu\\\'il cite\\r\\ncomme charmants de gens d\\\'esprit qu\\\'il a connus, sont restés médiocres\\r\\nou devenus incompréhensibles. Il eût dédaigné d\\\'inventer ce qu\\\'il\\r\\nrapporte comme si fin ou si coloré de Mme Cornuel ou de Louis XIV,\\r\\nfait qui du reste est à noter chez bien d\\\'autres et comporte diverses\\r\\ninterprétations dont il suffit en ce moment de retenir celle-ci: c\\\'est\\r\\nque dans l\\\'état d\\\'esprit où l\\\'on «observe», on est très au-dessous du\\r\\nniveau où l\\\'on se trouve quand on crée.\\r\\n\\r\\nIl y avait donc enclavé en mon camarade Bloch, un père Bloch, qui\\r\\nretardait de quarante ans sur son fils, débitait des anecdotes\\r\\nsaugrenues, et en riait autant au fond de mon ami, que ne faisait le\\r\\npère Bloch extérieur et véritable, puisque au rire que ce dernier\\r\\nlâchait non sans répéter deux ou trois fois le dernier mot, pour que\\r\\nson public goûtât bien l\\\'histoire, s\\\'ajoutait le rire bruyant par\\r\\nlequel le fils ne manquait pas à table de saluer les histoires de son\\r\\npère. C\\\'est ainsi qu\\\'après avoir dit les choses les plus\\r\\nintelligentes, Bloch jeune, manifestant l\\\'apport qu\\\'il avait reçu de\\r\\nsa famille, nous racontait pour la trentième fois, quelques-uns des\\r\\nmots que le père Bloch sortait seulement (en même temps que sa\\r\\nredingote) les jours solennels où Bloch jeune amenait quelqu\\\'un qu\\\'il\\r\\nvalait la peine d\\\'éblouir: un de ses professeurs, un «copain» qui\\r\\navait tous les prix, ou, ce soir-là, Saint-Loup et moi. Par exemple:\\r\\n«Un critique militaire très fort, qui avait savamment déduit avec\\r\\npreuves à l\\\'appui pour quelles raisons infaillibles dans la guerre\\r\\nrusso-japonaise, les Japonais seraient battus et les Russes\\r\\nvainqueurs», ou bien: «C\\\'est un homme éminent qui passe pour un grand\\r\\nfinancier dans les milieux politiques et pour un grand politique dans\\r\\nles milieux financiers.» Ces histoires étaient interchangeables avec\\r\\nune du baron de Rothschild et une de sir Rufus Israel, personnages mis\\r\\nen scène d\\\'une manière équivoque qui pouvait donner à entendre que M.\\r\\nBloch les avait personnellement connus.\\r\\n\\r\\nJ\\\'y fus moi-même pris et à la manière dont M. Bloch père parla de\\r\\nBergotte, je crus aussi que c\\\'était un de ses vieux amis. Or, tous les\\r\\ngens célèbres, M. Bloch ne les connaissait que «sans les connaître»,\\r\\npour les avoir vus de loin au théâtre, sur les boulevards. Il\\r\\ns\\\'imaginait du reste que sa propre figure, son nom, sa personnalité ne\\r\\nleur étaient pas inconnus et qu\\\'en l\\\'apercevant, ils étaient souvent\\r\\nobligés de retenir une furtive envie de le saluer. Les gens du monde,\\r\\nparce qu\\\'ils connaissent les gens de talent, d\\\'original, qu\\\'ils les\\r\\nreçoivent à dîner, ne les comprennent pas mieux pour cela. Mais quand\\r\\non a un peu vécu dans le monde, la sottise de ses habitants vous fait\\r\\ntrop souhaiter de vivre, trop supposer d\\\'intelligence, dans les\\r\\nmilieux obscurs où l\\\'on ne connaît que «sans connaître». J\\\'allais m\\\'en\\r\\nrendre compte en parlant de Bergotte. M. Bloch n\\\'était pas le seul qui\\r\\neût des succès chez lui. Mon camarade en avait davantage encore auprès\\r\\nde ses surs qu\\\'il ne cessait d\\\'interpeller sur un ton bougon, en\\r\\nenfonçant sa tête dans son assiette, il les faisait ainsi rire aux\\r\\nlarmes. Elles avaient d\\\'ailleurs adopté la langue de leur frère\\r\\nqu\\\'elles parlaient couramment, comme si elle eût été obligatoire et la\\r\\nseule dont pussent user des personnes intelligentes. Quand nous\\r\\narrivâmes, l\\\'aînée dit à une de ses cadettes: «Va prévenir notre père\\r\\nprudent et notre mère vénérable.» «Chiennes, leur dit Bloch, je vous\\r\\nprésente le cavalier Saint-Loup, aux javelots rapides qui est venu\\r\\npour quelques jours de Doncières aux demeures de pierre polie, féconde\\r\\nen chevaux.» Comme il était aussi vulgaire que lettré, le discours se\\r\\nterminait d\\\'habitude par quelque plaisanterie moins homérique:\\r\\n«Voyons, fermez un peu vos peplos aux belles agraffes, qu\\\'est-ce que\\r\\nc\\\'est que ce chichi-là? Après tout c\\\'est pas mon père!» Et les\\r\\ndemoiselles Bloch s\\\'écroulaient dans une tempête de rires. Je dis à\\r\\nleur frère combien de joies il m\\\'avait données en me recommandant la\\r\\nlecture de Bergotte dont j\\\'avais adoré les livres.\\r\\n\\r\\nM. Bloch père qui ne connaissait Bergotte que de loin, et la vie de\\r\\nBergotte que par les racontars du parterre, avait une manière tout\\r\\naussi indirecte de prendre connaissance de ses uvres, à l\\\'aide de\\r\\njugements d\\\'apparence littéraire. Il vivait dans le monde des à peu\\r\\nprès, où l\\\'on salue dans le vide, où l\\\'on juge dans le faux.\\r\\nL\\\'inexactitude, l\\\'incompétence, n\\\'y diminuent pas l\\\'assurance, au\\r\\ncontraire. C\\\'est le miracle bienfaisant de l\\\'amour-propre que peu de\\r\\ngens pouvant avoir les relations brillantes et les connaissances\\r\\nprofondes, ceux auxquels elles font défaut se croient encore les mieux\\r\\npartagés parce que l\\\'optique des gradins sociaux fait que tout rang\\r\\nsemble le meilleur à celui qui l\\\'occupe et qui voit moins favorisés\\r\\nque lui, mal lotis, à plaindre, les plus grands qu\\\'il nomme et\\r\\ncalomnie sans les connaître, juge et dédaigne sans les comprendre.\\r\\nMême dans les cas où la multiplication des faibles avantages\\r\\npersonnels par l\\\'amour-propre ne suffirait pas à assurer à chacun la\\r\\ndose de bonheur, supérieure à celle accordée aux autres, qui lui est\\r\\nnécessaire, l\\\'envie est là pour combler la différence. Il est vrai que\\r\\nsi l\\\'envie s\\\'exprime en phrases dédaigneuses, il faut traduire: «Je ne\\r\\nveux pas le connaître» par «je ne peux pas le connaître». C\\\'est le\\r\\nsens intellectuel. Mais le sens passionné est bien: je ne veux pas le\\r\\nconnaître. On sait que cela n\\\'est pas vrai mais on ne le dit pas\\r\\ncependant par simple artifice, on le dit parce qu\\\'on éprouve ainsi, et\\r\\ncela suffit pour supprimer la distance, c\\\'est-à-dire pour le bonheur.\\r\\n\\r\\nL\\\'égocentrisme permettant de la sorte à chaque humain de voir\\r\\nl\\\'univers étagé au-dessous de lui qui est roi, M. Bloch se donnait le\\r\\nluxe d\\\'en être un impitoyable quand le matin en prenant son chocolat,\\r\\nvoyant la signature de Bergotte au bas d\\\'un article dans le journal à\\r\\npeine entr\\\'ouvert, il lui accordait dédaigneusement une audience\\r\\nécourtée, prononçait sa sentence, et s\\\'octroyait le confortable\\r\\nplaisir de répéter entre chaque gorgée du breuvage bouillant: «Ce\\r\\nBergotte est devenu illisible. Ce que cet animal-là peut être\\r\\nembêtant. C\\\'est à se désabonner. Comme c\\\'est emberlificoté, quelle\\r\\ntartine!» Et il reprenait une beurrée.\\r\\n\\r\\nCette importance illusoire de M. Bloch père était d\\\'ailleurs étendue\\r\\nun peu au delà du cercle de sa propre perception. D\\\'abord ses enfants\\r\\nle considéraient comme un homme supérieur. Les enfants ont toujours\\r\\nune tendance soit à déprécier, soit à exalter leurs parents, et pour\\r\\nun bon fils, son père est toujours le meilleur des pères, en dehors\\r\\nmême de toutes raisons objectives de l\\\'admirer. Or celles-ci ne\\r\\nmanquaient pas absolument pour M. Bloch, lequel était instruit, fin,\\r\\naffectueux pour les siens. Dans la famille la plus proche, on se\\r\\nplaisait d\\\'autant plus avec lui que si dans la «société», on juge les\\r\\ngens d\\\'après un étalon, d\\\'ailleurs absurde, et selon des règles\\r\\nfausses mais fixes, par comparaison avec la totalité des autres gens\\r\\nélégants, en revanche dans le morcellement de la vie bourgeoise, les\\r\\ndîners, les soirées de famille tournent autour de personnes qu\\\'on\\r\\ndéclare agréables, amusantes, et qui dans le monde ne tiendraient pas\\r\\nl\\\'affiche deux soirs. Enfin, dans ce milieu où les grandeurs factices\\r\\nde l\\\'aristocratie n\\\'existent pas, on les remplace par des distinctions\\r\\nplus folles encore. C\\\'est ainsi que pour sa famille et jusqu\\\'à un\\r\\ndegré de parenté fort éloigné, une prétendue ressemblance dans la\\r\\nfaçon de porter la moustache et dans le haut du nez faisait qu\\\'on\\r\\nappelait M. Bloch un «faux duc d\\\'Aumale». (Dans le monde des\\r\\n«chasseurs» de cercle, l\\\'un porte sa casquette de travers et sa\\r\\nvareuse très serrée de manière à se donner l\\\'air, croit-il, d\\\'un\\r\\nofficier étranger, n\\\'est-il pas une manière de personnage pour ses\\r\\ncamarades?)\\r\\n\\r\\nLa ressemblance était des plus vagues, mais on eût dit que ce fût un\\r\\ntitre. On répétait: «Bloch? lequel? le duc d\\\'Aumale?» Comme on dit:\\r\\n«La princesse Murat? laquelle? la Reine (de Naples)?» Un certain\\r\\nnombre d\\\'autres infimes indices achevaient de lui donner aux yeux du\\r\\ncousinage une prétendue distinction. N\\\'allant pas jusqu\\\'à avoir une\\r\\nvoiture, M. Bloch louait à certains jours une victoria découverte à\\r\\ndeux chevaux de la Compagnie et traversait le Bois de Boulogne,\\r\\nmollement étendu de travers, deux doigts sur la tempe, deux autres\\r\\nsous le menton et si les gens qui ne le connaissaient pas le\\r\\ntrouvaient à cause de cela «faiseur d\\\'embarras», on était persuadé\\r\\ndans la famille que pour le chic, l\\\'oncle Salomon aurait pu en\\r\\nremontrer à Gramont-Caderousse. Il était de ces personnes qui quand\\r\\nelles meurent et à cause d\\\'une table commune avec le rédacteur en chef\\r\\nde cette feuille, dans un restaurant des boulevards, sont qualifiés de\\r\\nphysionomie bien connue des Parisiens, par la Chronique mondaine du\\r\\nRadical. M. Bloch nous dit à Saint-Loup et à moi que Bergotte savait\\r\\nsi bien pourquoi lui M. Bloch ne le saluait pas que dès qu\\\'il\\r\\nl\\\'apercevait au théâtre ou au cercle, il fuyait son regard. Saint-Loup\\r\\nrougit, car il réfléchit que ce cercle ne pouvait pas être le Jockey\\r\\ndont son père avait été président. D\\\'autre part ce devait être un\\r\\ncercle relativement fermé, car M. Bloch avait dit que Bergotte n\\\'y\\r\\nserait plus reçu aujourd\\\'hui. Aussi est-ce en tremblant de\\r\\n«sous-estimer l\\\'adversaire» que Saint-Loup demanda si ce cercle était\\r\\nle cercle de la rue Royale, lequel était jugé «déclassant» par la\\r\\nfamille de Saint-Loup et où il savait qu\\\'étaient reçus certains\\r\\nisraélites. «Non, répondit M. Bloch d\\\'un air négligent, fier et\\r\\nhonteux, c\\\'est un petit cercle, mais beaucoup plus agréable, le cercle\\r\\ndes ganaches. On y juge sévèrement la galerie.» «Est-ce que sir Rufus\\r\\nIsraël n\\\'en est pas président», demanda Bloch fils à son père, pour\\r\\nlui fournir l\\\'occasion d\\\'un mensonge honorable et sans se douter que\\r\\nce financier n\\\'avait pas le même prestige aux yeux de Saint-Loup\\r\\nqu\\\'aux siens. En réalité, il y avait au Cercle des Ganaches non point\\r\\nsir Rufus Israël, mais un de ses employés. Mais comme il était fort\\r\\nbien avec son patron, il avait à sa disposition des cartes du grand\\r\\nfinancier, et en donnait une à M. Bloch, quand celui-ci partait en\\r\\nvoyage sur une ligne dont sir Rufus était administrateur, ce qui\\r\\nfaisait dire au père Bloch: «Je vais passer au cercle demander une\\r\\nrecommandation de sir Rufus.» Et la carte lui permettait d\\\'éblouir les\\r\\nchefs de train. Les demoiselles Bloch furent plus intéressées par\\r\\nBergotte et revenant à lui au lieu de poursuivre sur les «Ganaches»,\\r\\nla cadette demanda à son frère du ton le plus sérieux du monde car\\r\\nelle croyait qu\\\'il n\\\'existait pas au monde pour désigner les gens de\\r\\ntalent d\\\'autres expressions que celles qu\\\'il employait: «Est-ce un\\r\\ncoco vraiment étonnant, ce Bergotte. Est-il de la catégorie des grands\\r\\nbonshommes, des cocos comme Villiers ou Catulle.» «Je l\\\'ai rencontré à\\r\\nplusieurs générales, dit M. Nissim Bernard. Il est gauche, c\\\'est une\\r\\nespèce de Schlemihl.» Cette allusion au comte de Chamisso n\\\'avait rien\\r\\nde bien grave, mais l\\\'épithète de Schlemihl faisait partie de ce\\r\\ndialecte mi-allemand, mi-juif, dont l\\\'emploi ravissait M. Bloch dans\\r\\nl\\\'intimité, mais qu\\\'il trouvait vulgaire et déplacé devant des\\r\\nétrangers. Aussi jeta-t-il un regard sévère sur son oncle. «Il a du\\r\\ntalent, dit Bloch.» «Ah!» fit gravement sa sur comme pour dire que\\r\\ndans ces conditions j\\\'étais excusable. «Tous les écrivains ont du\\r\\ntalent», dit avec mépris M. Bloch père. «Il paraît même, dit son fils\\r\\nen levant sa fourchette et en plissant ses yeux d\\\'un air\\r\\ndiaboliquement ironique qu\\\'il va se présenter à l\\\'Académie.» «Allons\\r\\ndonc il n\\\'a pas un bagage suffisant, répondit M. Bloch le père qui ne\\r\\nsemblait pas avoir pour l\\\'Académie le mépris de son fils et de ses\\r\\nfilles. Il n\\\'a pas le calibre nécessaire.» «D\\\'ailleurs l\\\'Académie est\\r\\nun salon et Bergotte ne jouit d\\\'aucune surface», déclara l\\\'oncle à\\r\\nhéritage de Mme Bloch, personnage inoffensif et doux dont le nom de\\r\\nBernard eût peut-être à lui seul éveillé les dons de diagnostic de mon\\r\\ngrand\\\'père, mais eût paru insuffisamment en harmonie avec un visage\\r\\nqui semblait rapporté du palais de Darius et reconstitué par Mme\\r\\nDieulafoy, si choisi par quelque amateur désireux de donner un\\r\\ncouronnement oriental à cette figure de Suse, ce prénom de Nissim\\r\\nn\\\'avait fait planer au-dessus d\\\'elle les ailes de quelque taureau\\r\\nandrocéphale de Khorsabad. Mais M. Bloch ne cessait d\\\'insulter son\\r\\noncle, soit qu\\\'il fût excité par la bonhomie sans défense de son\\r\\nsouffre-douleur soit que la villa étant payée par M. Nissim Bernard,\\r\\nle bénéficiaire voulût montrer qu\\\'il gardait son indépendance et\\r\\nsurtout qu\\\'il ne cherchait pas par des cajoleries à s\\\'assurer\\r\\nl\\\'héritage à venir du richard. Celui-ci était surtout froissé qu\\\'on le\\r\\ntraitât si grossièrement devant le maître d\\\'hôtel. Il murmura une\\r\\nphrase inintelligible où on distinguait seulement: «Quand les\\r\\nMeschorès sont là.» Meschorès désigne dans la Bible le serviteur de\\r\\nDieu. Entre eux les Bloch s\\\'en servaient pour désigner les domestiques\\r\\net en étaient toujours égayés parce que leur certitude de n\\\'être pas\\r\\ncompris ni des chrétiens ni des domestiques eux-mêmes, exaltait chez\\r\\nM. Nissim Bernard et M. Bloch leur double particularisme de «maîtres»\\r\\net de «juifs». Mais cette dernière cause de satisfaction en devenait\\r\\nune de mécontentement quand il y avait du monde. Alors M. Bloch\\r\\nentendant son oncle dire «Meschorès» trouvait qu\\\'il laissait trop\\r\\nparaître son côté oriental, de même qu\\\'une cocotte qui invite ses\\r\\namies avec des gens comme il faut, est irritée si elles font allusion\\r\\nà leur métier de cocotte, ou emploient des mots malsonnants. Aussi,\\r\\nbien loin que la prière de son oncle produisît quelque effet sur M.\\r\\nBloch, celui-ci, hors de lui, ne put plus se contenir. Il ne perdit\\r\\nplus une occasion d\\\'invectiver le malheureux oncle. «Naturellement,\\r\\nquand il y a quelque bêtise prudhommesque à dire, on peut être sûr que\\r\\nvous ne la ratez pas. Vous seriez le premier à lui lécher les pieds\\r\\ns\\\'il était là», cria M. Bloch tandis que M. Nissim Bernard attristé\\r\\ninclinait vers son assiette la barbe annelée du roi Sargon. Mon\\r\\ncamarade depuis qu\\\'il portait la sienne qu\\\'il avait aussi crépue et\\r\\nbleutée ressemblait beaucoup à son grand-oncle.\\r\\n\\r\\n-- «Comment, vous êtes le fils du marquis de Marsantes, mais je l\\\'ai\\r\\ntrès bien connu», dit à Saint-Loup M. Nissim Bernard. Je crus qu\\\'il\\r\\nvoulait dire «connu» au sens où le père de Bloch disait qu\\\'il\\r\\nconnaissait Bergotte, c\\\'est-à-dire de vue. Mais il ajouta: «Votre père\\r\\nétait un de mes bons amis.» Cependant Bloch était devenu excessivement\\r\\nrouge, son père avait l\\\'air profondément contrarié, les demoiselles\\r\\nBloch riaient en s\\\'étouffant. C\\\'est que chez M. Nissim Bernard le goût\\r\\nde l\\\'ostentation, contenu chez M. Bloch le père et chez ses enfants,\\r\\navait engendré l\\\'habitude du mensonge perpétuel. Par exemple, en\\r\\nvoyage à l\\\'hôtel, M. Nissim Bernard comme aurait pu faire M. Bloch le\\r\\npère, se faisait apporter tous ses journaux par son valet de chambre\\r\\ndans la salle à manger, au milieu du déjeuner, quand tout le monde\\r\\nétait réuni pour qu\\\'on vît bien qu\\\'il voyageait avec un valet de\\r\\nchambre. Mais aux gens avec qui il se liait dans l\\\'hôtel, l\\\'oncle\\r\\ndisait ce que le neveu n\\\'eût jamais fait, qu\\\'il était sénateur. Il\\r\\navait beau être certain qu\\\'on apprendrait un jour que le titre était\\r\\nusurpé, il ne pouvait au moment même résister au besoin de se le\\r\\ndonner. M. Bloch souffrait beaucoup des mensonges de son oncle et de\\r\\ntous les ennuis qu\\\'ils lui causaient. «Ne faites pas attention, il est\\r\\nextrêmement blagueur», dit-il à mi-voix à Saint-Loup qui n\\\'en fut que\\r\\nplus intéressé, étant très curieux de la psychologie des menteurs.\\r\\n«Plus menteur encore que l\\\'Ithaquesien Odysseus qu\\\'Athènes appelait\\r\\npourtant le plus menteur des hommes, compléta notre camarade Bloch.»\\r\\n«Ah! par exemple! s\\\'écria M. Nissim Bernard, si je m\\\'attendais à dîner\\r\\navec le fils de mon ami! Mais j\\\'ai à Paris chez moi, une photographie\\r\\nde votre père et combien de lettres de lui. Il m\\\'appelait toujours mon\\r\\noncle, on n\\\'a jamais su pourquoi. C\\\'était un homme charmant,\\r\\nétincelant. Je me rappelle un dîner chez moi, à Nice où il y avait\\r\\nSardou, Labiche, Augier», «Molière, Racine, Corneille», continua\\r\\nironiquement M. Bloch le père, dont le fils acheva l\\\'énumération en\\r\\najoutant: «Plaute, Ménandre, Kalidasa.» M. Nissim Bernard blessé\\r\\narrêta brusquement son récit et, se privant ascétiquement d\\\'un grand\\r\\nplaisir, resta muet jusqu\\\'à la fin du dîner.\\r\\n\\r\\n«Saint-Loup au casque d\\\'airain, dit Bloch, reprenez un peu de ce\\r\\ncanard aux cuisses lourdes de graisse sur lesquelles l\\\'illustre\\r\\nsacrificateur des volailles a répandu de nombreuses libations de vin\\r\\nrouge.»\\r\\n\\r\\nD\\\'habitude après avoir sorti de derrière les fagots pour un camarade\\r\\nde marque les histoires sur sir Rufus Israel et autres, M. Bloch\\r\\nsentant qu\\\'il avait touché son fils jusqu\\\'à l\\\'attendrissement, se\\r\\nretirait pour ne pas se «galvauder» aux yeux du «potache». Cependant\\r\\ns\\\'il y avait une raison tout à fait capitale, comme quand son fils par\\r\\nexemple fut reçu à l\\\'agrégation, M. Bloch ajouta à la série habituelle\\r\\ndes anecdotes cette réflexion ironique qu\\\'il réservait plutôt pour ses\\r\\namis personnels et que Bloch jeune fut extrêmement fier de voir\\r\\ndébiter pour ses amis à lui: «Le gouvernement a été impardonnable. Il\\r\\nn\\\'a pas consulté M. Coquelin! M. Coquelin a fait savoir qu\\\'il était\\r\\nmécontent» (M. Bloch se piquait d\\\'être réactionnaire et méprisant pour\\r\\nles gens de théâtre).\\r\\n\\r\\nMais les demoiselles Bloch et leur frère rougirent jusqu\\\'aux oreilles\\r\\ntant ils furent impressionnés quand Bloch père pour se montrer royal\\r\\njusqu\\\'au bout envers les deux «labadens» de son fils, donna l\\\'ordre\\r\\nd\\\'apporter du champagne et annonça négligemment que pour nous\\r\\n«régaler», il avait fait prendre trois fauteuils pour la\\r\\nreprésentation qu\\\'une troupe d\\\'Opéra-Comique donnait le soir même au\\r\\nCasino. Il regrettait de n\\\'avoir pu avoir de loge. Elles étaient\\r\\ntoutes prises. D\\\'ailleurs il les avait souvent expérimentées, on était\\r\\nmieux à l\\\'orchestre. Seulement, si le défaut de son fils, c\\\'est-à-dire\\r\\nce que son fils croyait invisible aux autres, était la grossièreté,\\r\\ncelui du père était l\\\'avarice. Aussi, c\\\'est dans une carafe qu\\\'il fit\\r\\nservir sous le nom de champagne un petit vin mousseux et sous celui de\\r\\nfauteuils d\\\'orchestre il avait fait prendre des parterres qui\\r\\ncoûtaient moitié moins, miraculeusement persuadé par l\\\'intervention\\r\\ndivine de son défaut que ni à table, ni au théâtre (où toutes les\\r\\nloges étaient vides) on ne s\\\'apercevrait de la différence. Quand M.\\r\\nBloch nous eut laissé tremper nos lèvres dans les coupes plates que\\r\\nson fils décorait du nom de «cratères aux flancs profondément\\r\\ncreusés», il nous fit admirer un tableau qu\\\'il aimait tant qu\\\'il\\r\\nl\\\'apportait avec lui à Balbec. Il nous dit que c\\\'était un Rubens.\\r\\nSaint-Loup lui demanda naïvement s\\\'il était signé. M. Bloch répondit\\r\\nen rougissant qu\\\'il avait fait couper la signature à cause du cadre,\\r\\nce qui n\\\'avait pas d\\\'importance, puisqu\\\'il ne voulait pas le vendre.\\r\\nPuis il nous congédia rapidement pour se plonger dans le Journal\\r\\nOfficiel dont les numéros encombraient la maison et dont la lecture\\r\\nlui était rendue nécessaire, nous dit-il, «par sa situation\\r\\nparlementaire» sur la nature exacte de laquelle il ne nous fournit pas\\r\\nde lumières. «Je prends un foulard, nous dit Bloch, car Zephyros et\\r\\nBoréas se disputent à qui mieux mieux la mer poissonneuse, et pour peu\\r\\nque nous nous attardions après le spectacle, nous ne rentrerons qu\\\'aux\\r\\npremières lueurs d\\\'Eôs aux doigts de pourpre. A propos, demanda-t-il à\\r\\nSaint-Loup quand nous fûmes dehors et je tremblai car je compris bien\\r\\nvite que c\\\'était de M. de Charlus que Bloch parlait sur ce ton\\r\\nironique: «quel était cet excellent fantoche en costume sombre que je\\r\\nvous ai vu promener avant-hier matin sur la plage? » «C\\\'est mon\\r\\noncle», répondit Saint-Loup piqué. Malheureusement, une «gaffe» était\\r\\nbien loin de paraître à Bloch chose à éviter. Il se tordit de rire:\\r\\n«Tous mes compliments, j\\\'aurais dû le deviner, il a un excellent chic,\\r\\net une impayable bobine de gaga de la plus haute lignée». «Vous vous\\r\\ntrompez du tout au tout, il est très intelligent», riposta Saint-Loup\\r\\nfurieux. «Je le regrette car alors il est moins complet. J\\\'aimerais du\\r\\nreste beaucoup le connaître car je suis sûr que j\\\'écrirais des\\r\\nmachines adéquates sur des bonshommes comme ça. Celui-là, à voir\\r\\npasser, est crevant. Mais je négligerais le côté caricatural, au fond\\r\\nassez méprisable pour un artiste épris de la beauté plastique des\\r\\nphrases, de la binette qui, excusez-moi, m\\\'a fait gondoler un bon\\r\\nmoment, et je mettrais en relief le côté aristocratique de votre\\r\\noncle, qui en somme fait un effet buf, et la première rigolade passée,\\r\\nfrappe par un très grand style. Mais, dit-il, en s\\\'adressant cette\\r\\nfois à moi, il y a une chose dans un tout autre ordre d\\\'idées, sur\\r\\nlaquelle je veux t\\\'interroger et chaque fois que nous sommes ensemble,\\r\\nquelque dieu, bienheureux habitant de l\\\'Olympe, me fait oublier\\r\\ntotalement de te demander ce renseignement qui eût pu m\\\'être déjà et\\r\\nme sera sûrement fort utile. Quelle est donc cette belle personne avec\\r\\nlaquelle je t\\\'ai rencontré au Jardin d\\\'Acclimatation et qui était\\r\\naccompagnée d\\\'un monsieur que je crois connaître de vue et d\\\'une jeune\\r\\nfille à la longue chevelure?» J\\\'avais bien vu que Mme Swann ne se\\r\\nrappelait pas le nom de Bloch, puisqu\\\'elle m\\\'en avait dit un autre et\\r\\navait qualifié mon camarade d\\\'attaché à un ministère où je n\\\'avais\\r\\njamais pensé depuis à m\\\'informer s\\\'il était entré. Mais comment Bloch\\r\\nqui, à ce qu\\\'elle m\\\'avait dit alors, s\\\'était fait présenter à elle\\r\\npouvait-il ignorer son nom. J\\\'étais si étonné que je restai un moment\\r\\nsans répondre. «En tous cas, tous mes compliments, me dit-il, tu n\\\'as\\r\\npas dû t\\\'embêter avec elle. Je l\\\'avais rencontrée quelques jours\\r\\nauparavant dans le train de Ceinture. Elle voulut bien dénouer la\\r\\nsienne en faveur de ton serviteur, je n\\\'ai jamais passé de si bons\\r\\nmoments et nous allions prendre toutes dispositions pour nous revoir\\r\\nquand une personne qu\\\'elle connaissait eut le mauvais goût de monter à\\r\\nl\\\'avant-dernière station.» Le silence que je gardais ne parut pas\\r\\nplaire à Bloch. «J\\\'espérais, me dit-il, connaître grâce à toi son\\r\\nadresse et aller goûter chez elle plusieurs fois par semaine, les\\r\\nplaisirs d\\\'Eros, chers aux Dieux, mais je n\\\'insiste pas puisque tu\\r\\nposes pour la discrétion à l\\\'égard d\\\'une professionnelle qui s\\\'est\\r\\ndonnée à moi trois fois de suite et de la manière la plus raffinée\\r\\nentre Paris et le Point-du-Jour. Je la retrouverai bien un soir ou\\r\\nl\\\'autre.»\\r\\n\\r\\nJ\\\'allai voir Bloch à la suite de ce dîner, il me rendit ma visite,\\r\\nmais j\\\'étais sorti et il fut aperçu, me demandant, par Françoise,\\r\\nlaquelle par hasard bien qu\\\'il fût venu à Combray ne l\\\'avait jamais vu\\r\\njusque-là. De sorte qu\\\'elle savait seulement qu\\\'un «des Monsieurs» que\\r\\nje connaissais était passé pour me voir, elle ignorait «à quel effet»,\\r\\nvêtu d\\\'une manière quelconque et qui ne lui avait pas fait grande\\r\\nimpression. Or j\\\'avais beau savoir que certaines idées sociales de\\r\\nFrançoise me resteraient toujours impénétrables, qui reposaient\\r\\npeut-être en partie sur des confusions entre des mots, des noms\\r\\nqu\\\'elle avait pris une fois, et à jamais, les uns pour les autres, je\\r\\nne pus m\\\'empêcher, moi qui avais depuis longtemps renoncé à me poser\\r\\ndes questions dans ces cas-là, de chercher vainement, d\\\'ailleurs, ce\\r\\nque le nom de Bloch pouvait représenter d\\\'immense pour Françoise. Car\\r\\nà peine lui eus-je dit que ce jeune homme qu\\\'elle avait aperçu était\\r\\nM. Bloch, elle recula de quelques pas tant furent grandes sa stupeur\\r\\net sa déception. «Comment, c\\\'est cela, M. Bloch!» s\\\'écria-t-elle d\\\'un\\r\\nair atterré comme si un personnage aussi prestigieux eût dû posséder\\r\\nune apparence qui «fît connaître» immédiatement qu\\\'on se trouvait en\\r\\nprésence d\\\'un grand de la terre, et à la façon de quelqu\\\'un qui trouve\\r\\nqu\\\'un personnage historique n\\\'est pas à la hauteur de sa réputation,\\r\\nelle répétait d\\\'un ton impressionné, et où on sentait pour l\\\'avenir\\r\\nles germes d\\\'un scepticisme universel: «Comment c\\\'est ça M. Bloch! Ah!\\r\\nvraiment on ne dirait pas à le voir.» Elle avait l\\\'air de m\\\'en garder\\r\\nrancune comme si je lui eusse jamais «surfait» Bloch. Et pourtant elle\\r\\neut la bonté d\\\'ajouter: «Hé bien, tout M. Bloch qu\\\'il est, Monsieur\\r\\npeut dire qu\\\'il est aussi bien que lui.»\\r\\n\\r\\nElle eut bientôt à l\\\'égard de Saint-Loup qu\\\'elle adorait une\\r\\ndésillusion d\\\'un autre genre, et d\\\'une moindre dureté: elle apprit\\r\\nqu\\\'il était républicain. Or bien qu\\\'en parlant par exemple de la Reine\\r\\nde Portugal, elle dît avec cet irrespect qui dans le peuple est le\\r\\nrespect suprême «Amélie, la sur à Philippe», Françoise était\\r\\nroyaliste. Mais surtout un marquis, un marquis qui l\\\'avait éblouie, et\\r\\nqui était pour la République, ne lui paraissait plus vrai. Elle en\\r\\nmarquait la même mauvaise humeur que si je lui eusse donné une boîte\\r\\nqu\\\'elle eût cru d\\\'or, de laquelle elle m\\\'eût remercié avec effusion et\\r\\nqu\\\'ensuite un bijoutier lui eût révélé être en plaqué. Elle retira\\r\\naussitôt son estime à Saint-Loup, mais bientôt après la lui rendit,\\r\\nayant réfléchi qu\\\'il ne pouvait pas, étant le marquis de Saint-Loup\\r\\nêtre républicain, qu\\\'il faisait seulement semblant, par intérêt, car\\r\\navec le gouvernement qu\\\'on avait, cela pouvait lui rapporter gros. De\\r\\nce jour sa froideur envers lui, son dépit contre moi cessèrent. Et\\r\\nquand elle parlait de Saint-Loup, elle disait: «C\\\'est un hypocrite»,\\r\\navec un large et bon sourire qui faisait bien comprendre qu\\\'elle le\\r\\n«considérait» de nouveau autant qu\\\'au premier jour et qu\\\'elle lui\\r\\navait pardonné.\\r\\n\\r\\nOr la sincérité et le désintéressement de Saint-Loup étaient au\\r\\ncontraire absolus et c\\\'était cette grande pureté morale qui, ne\\r\\npouvant se satisfaire entièrement dans un sentiment égoïste comme\\r\\nl\\\'amour, ne rencontrant pas d\\\'autre part en lui l\\\'impossibilité qui\\r\\nexistait par exemple en moi de trouver sa nourriture spirituelle autre\\r\\npart qu\\\'en soi-même, le rendait vraiment capable, autant que moi\\r\\nincapable, d\\\'amitié.\\r\\n\\r\\nFrançoise ne se trompait pas moins sur Saint-Loup quand elle disait\\r\\nqu\\\'il avait l\\\'air comme ça de ne pas dédaigner le peuple, mais que ce\\r\\nn\\\'est pas vrai et qu\\\'il n\\\'y avait qu\\\'à le voir quand il était en\\r\\ncolère après son cocher. Il était arrivé en effet quelquefois à Robert\\r\\nde le gronder avec une certaine rudesse, qui prouvait chez lui moins\\r\\nle sentiment de la différence que de l\\\'égalité entre les classes.\\r\\n«Mais, me dit-il en réponse aux reproches que je lui faisais d\\\'avoir\\r\\ntraité un peu durement ce cocher, pourquoi affecterais-je de lui\\r\\nparler poliment? N\\\'est-il pas mon égal? N\\\'est-il pas aussi près de moi\\r\\nque mes oncles ou mes cousins? Vous avez l\\\'air de trouver que je\\r\\ndevrais le traiter avec égards, comme un inférieur! Vous parlez comme\\r\\nun aristocrate», ajouta-t-il avec dédain.\\r\\n\\r\\nEn effet, s\\\'il y avait une classe contre laquelle il eût de la\\r\\nprévention et de la partialité, c\\\'était l\\\'aristocratie, et jusqu\\\'à\\r\\ncroire aussi difficilement à la supériorité d\\\'un homme du monde, qu\\\'il\\r\\ncroyait facilement à celle d\\\'un homme du peuple. Comme je lui parlais\\r\\nde la princesse de Luxembourg que j\\\'avais rencontrée avec sa tante:\\r\\n\\r\\n-- Une carpe, me dit-il, comme toutes ses pareilles. C\\\'est d\\\'ailleurs\\r\\nun peu ma cousine.\\r\\n\\r\\nAyant un préjugé contre les gens qui le fréquentaient, il allait\\r\\nrarement dans le monde et l\\\'attitude méprisante ou hostile qu\\\'il y\\r\\nprenait, augmentait encore chez tous ses proches parents le chagrin de\\r\\nsa liaison avec une femme «de théâtre», liaison qu\\\'ils accusaient de\\r\\nlui être fatale et notamment d\\\'avoir développé chez lui cet esprit de\\r\\ndénigrement, ce mauvais esprit, de l\\\'avoir «dévoyé», en attendant\\r\\nqu\\\'il se «déclassât» complètement. Aussi bien des hommes légers du\\r\\nfaubourg Saint-Germain étaient-ils sans pitié quand ils parlaient de\\r\\nla maîtresse de Robert. «Les grues font leur métier, disait-on, elles\\r\\nvalent autant que d\\\'autres; mais celle-là, non! Nous ne lui\\r\\npardonnerons pas! Elle a fait trop de mal à quelqu\\\'un que nous\\r\\naimons.» Certes, il n\\\'était pas le premier qui eût un fil à la patte.\\r\\nMais les autres s\\\'amusaient en hommes du monde, continuaient à penser\\r\\nen hommes du monde sur la politique, sur tout. Lui, sa famille le\\r\\ntrouvait «aigri». Elle ne se rendait pas compte que pour bien des\\r\\njeunes gens du monde, lesquels sans cela resteraient incultes\\r\\nd\\\'esprit, rudes dans leurs amitiés, sans douceur et sans goût, --\\r\\nc\\\'est bien souvent leur maîtresse qui est leur vrai maître et les\\r\\nliaisons de ce genre la seule école morale où ils soient initiés à une\\r\\nculture supérieure, où ils apprennent le prix des connaissances\\r\\ndésintéressées. Même dans le bas-peuple (qui au point de vue de la\\r\\ngrossièreté ressemble si souvent au grand monde), la femme, plus\\r\\nsensible, plus fine, plus oisive, a la curiosité de certaines\\r\\ndélicatesses, respecte certaines beautés de sentiment et d\\\'art que, ne\\r\\nles comprît-elle pas, elle place pourtant au-dessus de ce qui semblait\\r\\nle plus désirable à l\\\'homme, l\\\'argent, la situation. Or, qu\\\'il\\r\\ns\\\'agisse de la maîtresse d\\\'un jeune clubman comme Saint-Loup ou d\\\'un\\r\\njeune ouvrier (les électriciens par exemple comptent aujourd\\\'hui dans\\r\\nles rangs de la Chevalerie véritable), son amant a pour elle trop\\r\\nd\\\'admiration et de respect pour ne pas les étendre à ce qu\\\'elle-même\\r\\nrespecte et admire; et pour lui l\\\'échelle des valeurs s\\\'en trouve\\r\\nrenversée. A cause de son sexe même elle est faible, elle a des\\r\\ntroubles nerveux, inexplicables, qui chez un homme, et même chez une\\r\\nautre femme, chez une femme dont il est neveu ou cousin auraient fait\\r\\nsourire ce jeune homme robuste. Mais il ne peut voir souffrir celle\\r\\nqu\\\'il aime. Le jeune noble qui comme Saint-Loup a une maîtresse, prend\\r\\nl\\\'habitude quand il va dîner avec elle au cabaret d\\\'avoir dans sa\\r\\npoche le valérianate dont elle peut avoir besoin, d\\\'enjoindre au\\r\\ngarçon, avec force et sans ironie, de faire attention à fermer les\\r\\nportes sans bruit, à ne pas mettre de mousse humide sur la table, afin\\r\\nd\\\'éviter à son amie ces malaises que pour sa part il n\\\'a jamais\\r\\nressentis, qui composent pour lui un monde occulte à la réalité duquel\\r\\nelle lui a appris à croire, malaises qu\\\'il plaint maintenant sans\\r\\navoir besoin pour cela de les connaître, qu\\\'il plaindra même quand ce\\r\\nsera d\\\'autres qu\\\'elle qui les ressentiront. La maîtresse de Saint-Loup\\r\\n-- comme les premiers moines du moyen âge, à la chrétienté -- lui\\r\\navait enseigné la pitié envers les animaux car elle en avait la\\r\\npassion, ne se déplaçant jamais sans son chien, ses serins, ses\\r\\nperroquets; Saint-Loup veillait sur eux avec des soins maternels et\\r\\ntraitait de brutes les gens qui ne sont pas bons avec les bêtes.\\r\\nD\\\'autre part, une actrice, ou soi-disant telle, comme celle qui vivait\\r\\navec lui -- qu\\\'elle fût intelligente ou non, ce que j\\\'ignorais -- en\\r\\nlui faisant trouver ennuyeuse la société des femmes du monde et\\r\\nconsidérer comme une corvée l\\\'obligation d\\\'aller dans une soirée,\\r\\nl\\\'avait préservé du snobisme et guéri de la frivolité. Si grâce à elle\\r\\nles relations mondaines tenaient moins de place dans la vie de son\\r\\njeune amant, en revanche tandis que s\\\'il avait été un simple homme de\\r\\nsalon, la vanité ou l\\\'intérêt auraient dirigé ses amitiés comme la\\r\\nrudesse les aurait empreintes, sa maîtresse lui avait appris à y\\r\\nmettre de la noblesse et du raffinement. Avec son instinct de femme et\\r\\nappréciant plus chez les hommes certaines qualités de sensibilité que\\r\\nson amant eût peut-être sans elle méconnues ou plaisantées, elle avait\\r\\ntoujours vite fait de distinguer entre les autres celui des amis de\\r\\nSaint-Loup qui avait pour lui une affection vraie, et de le préférer.\\r\\nElle savait le forcer à éprouver pour celui-là de la reconnaissance, à\\r\\nla lui témoigner, à remarquer les choses qui lui faisaient plaisir,\\r\\ncelles qui lui faisaient de la peine. Et bientôt Saint-Loup, sans plus\\r\\navoir besoin qu\\\'elle l\\\'avertît, commença à se soucier de tout cela et\\r\\nà Balbec où elle n\\\'était pas, pour moi qu\\\'elle n\\\'avait jamais vu et\\r\\ndont il ne lui avait même peut-être pas encore parlé dans ses lettres,\\r\\nde lui-même il fermait la fenêtre d\\\'une voiture où j\\\'étais, emportait\\r\\nles fleurs qui me faisaient mal, et quand il eut à dire au revoir à la\\r\\nfois à plusieurs personnes, à son départ s\\\'arrangea à les quitter un\\r\\npeu plus tôt afin de rester seul et en dernier avec moi, de mettre\\r\\ncette différence entre elles et moi, de me traiter autrement que les\\r\\nautres. Sa maîtresse avait ouvert son esprit à l\\\'invisible, elle avait\\r\\nmis du sérieux dans sa vie, des délicatesses dans son cur, mais tout\\r\\ncela échappait à la famille en larmes qui répétait: «Cette gueuse le\\r\\ntuera, et en attendant elle le déshonore.» Il est vrai qu\\\'il avait\\r\\nfini de tirer d\\\'elle tout le bien qu\\\'elle pouvait lui faire; et\\r\\nmaintenant elle était cause seulement qu\\\'il souffrait sans cesse, car\\r\\nelle l\\\'avait pris en horreur et le torturait. Elle avait commencé un\\r\\nbeau jour à le trouver bête et ridicule parce que les amis qu\\\'elle\\r\\navait parmi les jeunes auteurs et acteurs, lui avaient assuré qu\\\'il\\r\\nl\\\'était, et elle répétait à son tour ce qu\\\'ils avaient dit avec cette\\r\\npassion, cette absence de réserves qu\\\'on montre chaque fois qu\\\'on\\r\\nreçoit du dehors et qu\\\'on adopte des opinions ou des usages qu\\\'on\\r\\nignorait entièrement. Elle professait volontiers, comme ces comédiens,\\r\\nqu\\\'entre elle et Saint-Loup le fossé était infranchissable, parce\\r\\nqu\\\'ils étaient d\\\'une autre race, qu\\\'elle était une intellectuelle et\\r\\nque lui, quoi qu\\\'il prétendît, était, de naissance, un ennemi de\\r\\nl\\\'intelligence. Cette vue lui semblait profonde et elle en cherchait\\r\\nla vérification dans les paroles les plus insignifiantes, les moindres\\r\\ngestes de son amant. Mais quand les mêmes amis l\\\'eurent en outre\\r\\nconvaincue qu\\\'elle détruisait dans une compagnie aussi peu faite pour\\r\\nelle les grandes espérances qu\\\'elle avait, disaient-ils, données, que\\r\\nson amant finirait par déteindre sur elle, qu\\\'à vivre avec lui, elle\\r\\ngâchait son avenir d\\\'artiste, à son mépris pour Saint-Loup s\\\'ajouta la\\r\\nmême haine que s\\\'il s\\\'était obstiné à vouloir lui inoculer une maladie\\r\\nmortelle. Elle le voyait le moins possible tout en reculant encore le\\r\\nmoment dd\\\'une rupture définitive, laquelle me paraissait à moi bien\\r\\npeu vraisemblable. Saint-Loup faisait pour elle de tels sacrifices\\r\\nque, à moins qu\\\'elle fût ravissante (mais il n\\\'avait jamais voulu me\\r\\nmontrer sa photographie, me disant: «D\\\'abord ce n\\\'est pas une beauté\\r\\net puis elle vient mal en photographie, ce sont des instantanés que\\r\\nj\\\'ai faits moi-même avec mon Kodak et ils vous donneraient une fausse\\r\\nidée d\\\'elle»), il semblait difficile qu\\\'elle trouvât un second homme\\r\\nqui en consentît de semblables. Je ne songeais pas qu\\\'une certaine\\r\\ntoquade de se faire un nom, même quand on n\\\'a pas de talent, que\\r\\nl\\\'estime, rien que l\\\'estime privée, de personnes qui vous imposent,\\r\\npeuvent (ce n\\\'était peut-être du reste pas le cas pour la maîtresse de\\r\\nSaint-Loup) être même pour une petite cocotte des motifs plus\\r\\ndéterminants que le plaisir de gagner de l\\\'argent. Saint-Loup qui sans\\r\\nbien comprendre ce qui se passait dans la pensée de sa maîtresse, ne\\r\\nla croyait pas complètement sincère ni dans les reproches injustes ni\\r\\ndans les promesses d\\\'amour éternel, avait pourtant à certains moments\\r\\nle sentiment qu\\\'elle romprait quand elle le pourrait, et à cause de\\r\\ncela, mû sans doute par l\\\'instinct de conservation de son amour, plus\\r\\nclairvoyant peut-être que Saint-Loup n\\\'était lui-même, usant\\r\\nd\\\'ailleurs d\\\'une habileté pratique qui se conciliait chez lui avec les\\r\\nplus grands et les plus aveugles élans du cur, il s\\\'était refusé à lui\\r\\nconstituer un capital, avait emprunté un argent énorme pour qu\\\'elle ne\\r\\nmanquât de rien, mais ne le lui remettait qu\\\'au jour le jour. Et sans\\r\\ndoute, au cas où elle eût vraiment songé à le quitter, attendait-elle\\r\\nfroidement d\\\'avoir «fait sa pelotte», ce qui avec les sommes données\\r\\npar Saint-Loup demanderait sans doute un temps fort court, mais tout\\r\\nde même concédé en supplément pour prolonger le bonheur de mon nouvel\\r\\nami -- ou son malheur.\\r\\n\\r\\nCette période dramatique de leur liaison, -- et qui était arrivée\\r\\nmaintenant à son point le plus aigu, le plus cruel pour Saint-Loup,\\r\\ncar elle lui avait défendu de rester à Paris où sa présence\\r\\nl\\\'exaspérait et l\\\'avait forcé de prendre son congé à Balbec, à côté de\\r\\nsa garnison -- avait commencé un soir chez une tante de Saint-Loup,\\r\\nlequel avait obtenu d\\\'elle que son amie viendrait pour de nombreux\\r\\ninvités dire des fragments d\\\'une pièce symboliste qu\\\'elle avait jouée\\r\\nune fois sur une scène d\\\'avant-garde et pour laquelle elle lui avait\\r\\nfait partager l\\\'admiration qu\\\'elle éprouvait elle-même.\\r\\n\\r\\nMais quand elle était apparue, un grand lys à la main, dans un costume\\r\\ncopié de l\\\'«Ancilla Domini» et qu\\\'elle avait persuadé à Robert être\\r\\nune véritable «vision d\\\'art», son entrée avait été accueillie dans\\r\\ncette assemblée d\\\'hommes de cercles et de duchesses par des sourires\\r\\nque le ton monotone de la psalmodie, la bizarrerie de certains mots,\\r\\nleur fréquente répétition avaient changés en fous-rires d\\\'abord\\r\\nétouffés, puis si irrésistibles que la pauvre récitante n\\\'avait pu\\r\\ncontinuer. Le lendemain la tante de Saint-Loup avait été unanimement\\r\\nblâmée d\\\'avoir laissé paraître chez elle une artiste aussi grotesque.\\r\\nUn duc bien connu ne lui cacha pas qu\\\'elle n\\\'avait à s\\\'en prendre qu\\\'à\\r\\nelle-même si elle se faisait critiquer.\\r\\n\\r\\n-- Que diable aussi, on ne nous sort pas des numéros de cette\\r\\nforce-là! Si encore cette femme avait du talent, mais elle n\\\'en a et\\r\\nn\\\'en aura jamais aucun. Sapristi! Paris n\\\'est pas si bête qu\\\'on veut\\r\\nbien le dire. La société n\\\'est pas composée que d\\\'imbéciles. Cette\\r\\npetite demoiselle a évidemment cru étonner Paris. Mais Paris est plus\\r\\ndifficile à étonner que cela et il y a tout de même des affaires qu\\\'on\\r\\nne nous fera pas avaler.\\r\\n\\r\\nQuant à l\\\'artiste, elle sortit en disant à Saint-Loup:\\r\\n\\r\\n-- Chez quelles dindes, chez quelles garces sans éducation, chez quels\\r\\ngoujats m\\\'as-tu fourvoyée? J\\\'aime mieux te le dire, il n\\\'y en avait\\r\\npas un des hommes présents qui ne m\\\'eût fait de l\\\'il, du pied, et\\r\\nc\\\'est parce que j\\\'ai repoussé leurs avances qu\\\'ils ont cherché à se\\r\\nvenger.\\r\\n\\r\\nParoles qui avaient changé l\\\'antipathie de Robert pour les gens du\\r\\nmonde en une horreur autrement profonde et douloureuse et que lui\\r\\ninspiraient particulièrement ceux qui la méritaient le moins, des\\r\\nparents dévoués qui délégués par la famille avaient cherché à\\r\\npersuader à l\\\'amie de Saint-Loup de rompre avec lui, démarche qu\\\'elle\\r\\nlui présentait comme inspirée par leur amour pour elle. Robert\\r\\nquoiqu\\\'il eût aussitôt cessé de les fréquenter pensait, quand il était\\r\\nloin de son amie comme maintenant, qu\\\'eux ou d\\\'autres, en profitaient\\r\\npour revenir à la charge et avaient peut-être reçu ses faveurs. Et\\r\\nquand il parlait des viveurs qui trompent leurs amis, cherchent à\\r\\ncorrompre les femmes, tâchent de les faire venir dans des maisons de\\r\\npasse, son visage respirait la souffrance et la haine.\\r\\n\\r\\n-- Je les tuerais avec moins de remords qu\\\'un chien qui est du moins\\r\\nune bête gentille, loyale et fidèle. En voilà qui méritent la\\r\\nguillotine, plus que des malheureux qui ont été conduits au crime par\\r\\nla misère et par la cruauté des riches.\\r\\n\\r\\nIl passait la plus grande partie de son temps à envoyer à sa maîtresse\\r\\ndes lettres et des dépêches. Chaque fois que, tout en l\\\'empêchant de\\r\\nvenir à Paris, elle trouvait, à distance, le moyen d\\\'avoir une\\r\\nbrouille avec lui, je l\\\'apprenais à sa figure décomposée. Comme sa\\r\\nmaîtresse ne lui disait jamais ce qu\\\'elle avait à lui reprocher,\\r\\nsoupçonnant que, peut-être, si elle ne le lui disait pas, c\\\'est\\r\\nqu\\\'elle ne le savait pas et qu\\\'elle avait simplement assez de lui, il\\r\\naurait pourtant voulu avoir des explications, il lui écrivait:\\r\\n«Dis-moi ce que j\\\'ai fait de mal. Je suis prêt à reconnaître mes\\r\\ntorts», le chagrin qu\\\'il éprouvait ayant pour effet de le persuader\\r\\nqu\\\'il avait mal agi.\\r\\n\\r\\nMais elle lui faisait attendre indéfiniment des réponses d\\\'ailleurs\\r\\ndénuées de sens. Aussi c\\\'est presque toujours le front soucieux et\\r\\nbien souvent les mains vides que je voyais Saint-Loup revenir de la\\r\\nposte où seul de tout l\\\'hôtel avec Françoise, il allait chercher ou\\r\\nporter lui-même ses lettres, lui par impatience d\\\'amant, elle par\\r\\nméfiance de domestique. (Les dépêches le forçaient à faire beaucoup\\r\\nplus de chemin.)\\r\\n\\r\\nQuand quelques jours après le dîner chez les Bloch ma grand\\\'mère me\\r\\ndit d\\\'un air joyeux que Saint-Loup venait de lui demander si avant\\r\\nqu\\\'il quittât Balbec elle ne voulait pas qu\\\'il la photographiât, et\\r\\nquand je vis qu\\\'elle avait mis pour cela sa plus belle toilette et\\r\\nhésitait entre diverses coiffures, je me sentis un peu irrité de cet\\r\\nenfantillage qui m\\\'étonnait tellement de sa part. J\\\'en arrivais même à\\r\\nme demander si je ne m\\\'étais pas trompé sur ma grand\\\'mère, si je ne la\\r\\nplaçais pas trop haut, si elle était aussi détachée que j\\\'avais\\r\\ntoujours cru de ce qui concernait sa personne, si elle n\\\'avait pas ce\\r\\nque je croyais lui être le plus étranger, de la coquetterie.\\r\\n\\r\\nMalheureusement, ce mécontentement que me causaient le projet de\\r\\nséance photographique et surtout la satisfaction que ma grand\\\'mère\\r\\nparaissait en ressentir, je le laissai suffisamment apercevoir pour\\r\\nque Françoise le remarquât et s\\\'empressât involontairement de\\r\\nl\\\'accroître en me tenant un discours sentimental et attendri auquel je\\r\\nne voulus pas avoir l\\\'air d\\\'adhérer.\\r\\n\\r\\n-- Oh! monsieur, cette pauvre madame qui sera si heureuse qu\\\'on tire\\r\\nson portrait, et qu\\\'elle va même mettre le chapeau que sa vieille\\r\\nFrançoise, elle lui a arrangé, il faut la laisser faire, monsieur.\\r\\n\\r\\nJe me convainquis que je n\\\'étais pas cruel de me moquer de la\\r\\nsensibilité de Françoise, en me rappelant que ma mère et ma grand\\\'mère\\r\\nmes modèles en tout, le faisaient souvent aussi. Mais ma grand\\\'mère\\r\\ns\\\'apercevant que j\\\'avais l\\\'air ennuyé, me dit que si cette séance de\\r\\npose pouvait me contrarier elle y renoncerait. Je ne le voulus pas, je\\r\\nl\\\'assurai que je n\\\'y voyais aucun inconvénient et la laissai se faire\\r\\nbelle, mais crus faire preuve de pénétration et de force en lui disant\\r\\nquelques paroles ironiques et blessantes destinées à neutraliser le\\r\\nplaisir qu\\\'elle semblait trouver à être photographiée, de sorte que si\\r\\nje fus contraint de voir le magnifique chapeau de ma grand\\\'mère, je\\r\\nréussis du moins à faire disparaître de son visage cette expression\\r\\njoyeuse qui aurait dû me rendre heureux et qui, comme il arrive trop\\r\\nsouvent tant que sont encore en vie les êtres que nous aimons le\\r\\nmieux, nous apparaît comme la manifestation exaspérante d\\\'un travers\\r\\nmesquin plutôt que comme la forme précieuse du bonheur que nous\\r\\nvoudrions tant leur procurer. Ma mauvaise humeur venait surtout de ce\\r\\nque cette semaine là ma grand\\\'mère avait paru me fuir et que je\\r\\nn\\\'avais pu l\\\'avoir un instant à moi, pas plus le jour que le soir.\\r\\nQuand je rentrais dans l\\\'après-midi pour être un peu seul avec elle,\\r\\non me disait qu\\\'elle n\\\'était pas là; ou bien elle s\\\'enfermait avec\\r\\nFrançoise pour de longs conciliabules qu\\\'il ne m\\\'était pas permis de\\r\\ntroubler. Et quand ayant passé la soirée dehors avec Saint-Loup je\\r\\nsongeais pendant le trajet du retour au moment où j\\\'allais pouvoir\\r\\nretrouver et embrasser ma grand\\\'mère, j\\\'avais beau attendre qu\\\'elle\\r\\nfrappât contre la cloison ces petits coups qui me diraient d\\\'entrer\\r\\nlui dire bonsoir, je n\\\'entendais rien; je finissais par me coucher,\\r\\nlui en voulant un peu de ce qu\\\'elle me privât, avec une indifférence\\r\\nsi nouvelle de sa part, d\\\'une joie sur laquelle j\\\'avais tant compté,\\r\\nje restais encore, le cur palpitant comme dans mon enfance, à écouter\\r\\nle mur qui restait muet et je m\\\'endormais dans les larmes.\\r\\n\\r\\n...\\r\\n\\r\\nCe jour-là, comme les précédents, Saint-Loup avait été obligé d\\\'aller\\r\\nà Doncières où en attendant qu\\\'il y rentrât d\\\'une manière définitive,\\r\\non aurait toujours besoin de lui maintenant jusqu\\\'à la fin de\\r\\nl\\\'après-midi. Je regrettais qu\\\'il ne fût pas à Balbec. J\\\'avais vu\\r\\ndescendre de voiture et entrer, les unes dans la salle de danse du\\r\\nCasino, les autres chez le glacier, des jeunes femmes qui, de loin,\\r\\nm\\\'avaient paru ravissantes. J\\\'étais dans une de ces périodes de la\\r\\njeunesse, dépourvues d\\\'un amour particulier, vacantes, où partout --\\r\\ncomme un amoureux, la femme dont il est épris -- on désire, on\\r\\ncherche, on voit la beauté. Qu\\\'un seul trait réel -- le peu qu\\\'on\\r\\ndistingue d\\\'une femme vue de loin, ou de dos -- nous permette de\\r\\nprojeter la Beauté devant nous, nous nous figurons l\\\'avoir reconnue,\\r\\nnotre cur bat, nous pressons le pas, et nous resterons toujours à demi\\r\\npersuadés que c\\\'était elle, pourvu que la femme ait disparu: ce n\\\'est\\r\\nque si nous pouvons la rattraper que nous comprenons notre erreur.\\r\\n\\r\\nD\\\'ailleurs, de plus en plus souffrant, j\\\'étais tenté de surfaire les\\r\\nplaisirs les plus simples à cause des difficultés mêmes qu\\\'il y avait\\r\\npour moi à les atteindre. Des femmes élégantes, je croyais en\\r\\napercevoir partout, parce que j\\\'étais trop fatigué si c\\\'était sur la\\r\\nplage, trop timide si c\\\'était au Casino ou dans une pâtisserie, pour\\r\\nles approcher nulle part. Pourtant, si je devais bientôt mourir,\\r\\nj\\\'aurais aimé savoir comment étaient faites de près, en réalité, les\\r\\nplus jolies jeunes filles que la vie pût offrir, quand même c\\\'eût été\\r\\nun autre que moi, ou même personne, qui dût profiter de cette offre\\r\\n(je ne me rendais pas compte, en effet, qu\\\'il y avait un désir de\\r\\npossession à l\\\'origine de ma curiosité). J\\\'aurais osé entrer dans la\\r\\nsalle de bal, si Saint-Loup avait été avec moi. Seul, je restai\\r\\nsimplement devant le Grand-Hôtel à attendre le moment d\\\'aller\\r\\nretrouver ma grand\\\'mère, quand, presque encore à l\\\'extrémité de la\\r\\ndigue où elles faisaient mouvoir une tache singulière, je vis\\r\\ns\\\'avancer cinq ou six fillettes, aussi différentes, par l\\\'aspect et\\r\\npar les façons, de toutes les personnes auxquelles on était accoutumé\\r\\nà Balbec, qu\\\'aurait pu l\\\'être, débarquée on ne sait d\\\'où, une bande de\\r\\nmouettes qui exécute à pas comptés sur la plage, -- les retardataires\\r\\nrattrapant les autres en voletant, -- une promenade dont le but semble\\r\\naussi obscur aux baigneurs qu\\\'elles ne paraissent pas voir, que\\r\\nclairement déterminé pour leur esprit d\\\'oiseaux.\\r\\n\\r\\nUne de ces inconnues poussait devant elle, de la main, sa bicyclette;\\r\\ndeux autres tenaient des «clubs» de golf; et leur accoutrement\\r\\ntranchait sur celui des autres jeunes filles de Balbec, parmi\\r\\nlesquelles quelques-unes il est vrai, se livraient aux sports, mais\\r\\nsans adopter pour cela une tenue spéciale.\\r\\n\\r\\nC\\\'était l\\\'heure où dames et messieurs venaient tous les jours faire\\r\\nleur tour de digue, exposés aux feux impitoyables du face-à-main que\\r\\nfixait sur eux, comme s\\\'ils eussent été porteurs de quelque tare\\r\\nqu\\\'elle tenait à inspecter dans ses moindres détails, la femme du\\r\\npremier président, fièrement assise devant le kiosque de musique, au\\r\\nmilieu de cette rangée de chaises redoutée où eux-mêmes tout à\\r\\nl\\\'heure, d\\\'acteurs devenus critiques, viendraient s\\\'installer pour\\r\\njuger à leur tour ceux qui défileraient devant eux. Tous ces gens qui\\r\\nlongeaient la digue en tanguant aussi fort que si elle avait été le\\r\\npont d\\\'un bateau (car ils ne savaient pas lever une jambe sans du même\\r\\ncoup remuer le bras, tourner les yeux, remettre d\\\'aplomb leurs\\r\\népaules, compenser par un mouvement balancé du côté opposé le\\r\\nmouvement qu\\\'ils venaient de faire de l\\\'autre côté, et congestionner\\r\\nleur face), et qui, faisant semblant de ne pas voir pour faire croire\\r\\nqu\\\'ils ne se souciaient pas d\\\'elles, mais regardant à la dérobée pour\\r\\nne pas risquer de les heurter, les personnes qui marchaient à leurs\\r\\ncôtés ou venaient en sens inverse, butaient au contraire contre elles,\\r\\ns\\\'accrochaient à elles, parce qu\\\'ils avaient été réciproquement de\\r\\nleur part l\\\'objet de la même attention secrète, cachée sous le même\\r\\ndédain apparent; l\\\'amour -- par conséquent la crainte -- de la foule\\r\\nétant un des plus puissants mobiles chez tous les hommes, soit qu\\\'ils\\r\\ncherchent à plaire aux autres ou à les étonner, soit à leur montrer\\r\\nqu\\\'ils les méprisent. Chez le solitaire, la claustration même absolue\\r\\net durant jusqu\\\'à la fin de la vie, a souvent pour principe un amour\\r\\ndéréglé de la foule qui l\\\'emporte tellement sur tout autre sentiment,\\r\\nque, ne pouvant obtenir quand il sort l\\\'admiration de la concierge,\\r\\ndes passants, du cocher arrêté, il préfère n\\\'être jamais vu d\\\'eux, et\\r\\npour cela renoncer à toute activité qui rendrait nécessaire de sortir.\\r\\n\\r\\nAu milieu de tous ces gens dont quelques-uns poursuivaient une pensée,\\r\\nmais en trahissaient alors la mobilité par une saccade de gestes, une\\r\\ndivagation de regards, aussi peu harmonieuses que la circonspecte\\r\\ntitubation de leurs voisins, les fillettes que j\\\'avais aperçues, avec\\r\\nla maîtrise de gestes que donne un parfait assouplissement de son\\r\\npropre corps et un mépris sincère du reste de l\\\'humanité, venaient\\r\\ndroit devant elles, sans hésitation ni raideur, exécutant exactement\\r\\nles mouvements qu\\\'elles voulaient, dans une pleine indépendance de\\r\\nchacun de leurs membres par rapport aux autres, la plus grande partie\\r\\nde leur corps gardant cette immobilité si remarquable chez les bonnes\\r\\nvalseuses. Elles n\\\'étaient plus loin de moi. Quoique chacune fût d\\\'un\\r\\ntype absolument différent des autres, elles avaient toutes de la\\r\\nbeauté; mais, à vrai dire, je les voyais depuis si peu d\\\'instants et\\r\\nsans oser les regarder fixement que je n\\\'avais encore individualisé\\r\\naucune d\\\'elles. Sauf une, que son nez droit, sa peau brune mettait en\\r\\ncontraste au milieu des autres comme dans quelque tableau de la\\r\\nRenaissance, un roi Mage de type arabe, elles ne m\\\'étaient connues,\\r\\nl\\\'une que par une paire d\\\'yeux durs, butés et rieurs; une autre que\\r\\npar des joues où le rose avait cette teinte cuivrée qui évoque l\\\'idée\\r\\nde géranium; et même ces traits je n\\\'avais encore indissolublement\\r\\nattaché aucun d\\\'entre eux à l\\\'une des jeunes filles plutôt qu\\\'à\\r\\nl\\\'autre; et quand (selon l\\\'ordre dans lequel se déroulait cet ensemble\\r\\nmerveilleux parce qu\\\'y voisinaient les aspects les plus différents,\\r\\nque toutes les gammes de couleurs y étaient rapprochées, mais qui\\r\\nétait confus comme une musique où je n\\\'aurais pas su isoler et\\r\\nreconnaître au moment de leur passage les phrases, distinguées mais\\r\\noubliées aussitôt après), je voyais émerger un ovale blanc, des yeux\\r\\nnoirs, des yeux verts, je ne savais pas si c\\\'était les mêmes qui\\r\\nm\\\'avaient déjà apporté du charme tout à l\\\'heure, je ne pouvais pas les\\r\\nrapporter à telle jeune fille que j\\\'eusse séparée des autres et\\r\\nreconnue. Et cette absence, dans ma vision, des démarcations que\\r\\nj\\\'établirais bientôt entre elles, propageait à travers leur groupe un\\r\\nflottement harmonieux, la translation continue d\\\'une beauté fluide,\\r\\ncollective et mobile.\\r\\n\\r\\nCe n\\\'était peut-être pas, dans la vie, le hasard seul qui, pour réunir\\r\\nces amies les avait toutes choisies si belles; peut-être ces filles\\r\\n(dont l\\\'attitude suffisait à révéler la nature hardie, frivole et\\r\\ndure), extrêmement sensibles à tout ridicule et à toute laideur,\\r\\nincapables de subir un attrait d\\\'ordre intellectuel ou moral,\\r\\ns\\\'étaient-elles naturellement trouvées, parmi les camarades de leur\\r\\nâge, éprouver de la répulsion pour toutes celles chez qui des\\r\\ndispositions pensives ou sensibles se trahissaient par de la timidité,\\r\\nde la gêne, de la gaucherie, par ce qu\\\'elles devaient appeler «un\\r\\ngenre antipathique», et les avaient-elles tenues à l\\\'écart; tandis\\r\\nqu\\\'elles s\\\'étaient liées au contraire avec d\\\'autres vers qui les\\r\\nattiraient un certain mélange de grâce, de souplesse et d\\\'élégance\\r\\nphysique, seule forme sous laquelle elles pussent se représenter la\\r\\nfranchise d\\\'un caractère séduisant et la promesse de bonnes heures à\\r\\npasser ensemble. Peut-être aussi la classe à laquelle elles\\r\\nappartenaient et que je n\\\'aurais pu préciser, était-elle à ce point de\\r\\nson évolution où, soit grâce à l\\\'enrichissement et au loisir, soit\\r\\ngrâce aux habitudes nouvelles de sport, répandues même dans certains\\r\\nmilieux populaires, et d\\\'une culture physique à laquelle ne s\\\'est pas\\r\\nencore ajoutée celle de l\\\'intelligence, un milieu social pareil aux\\r\\nécoles de sculpture harmonieuses et fécondes qui ne recherchent pas\\r\\nencore l\\\'expression tourmentée -- produit naturellement, et en\\r\\nabondance, de beaux corps aux belles jambes, aux belles hanches, aux\\r\\nvisages sains et reposés, avec un air d\\\'agilité et de ruse. Et\\r\\nn\\\'étaient-ce pas de nobles et calmes modèles de beauté humaine que je\\r\\nvoyais là, devant la mer, comme des statues exposées au soleil sur un\\r\\nrivage de la Grèce?\\r\\n\\r\\nTelles que si, du sein de leur bande qui progressait le long de la\\r\\ndigue comme une lumineuse comète, elles eussent jugé que la foule\\r\\nenvironnante était composée d\\\'êtres d\\\'une autre race et dont la\\r\\nsouffrance même n\\\'eût pu éveiller en elles un sentiment de solidarité,\\r\\nelles ne paraissaient pas la voir, forçaient les personnes arrêtées à\\r\\ns\\\'écarter ainsi que sur le passage d\\\'une machine qui eût été lâchée et\\r\\ndont il ne fallait pas attendre qu\\\'elle évitât les piétons, et se\\r\\ncontentaient tout au plus si quelque vieux monsieur dont elles\\r\\nn\\\'admettaient pas l\\\'existence et dont elles repoussaient le contact\\r\\ns\\\'était enfui avec des mouvements craintifs ou furieux, précipités ou\\r\\nrisibles, de se regarder entre elles en riant. Elles n\\\'avaient à\\r\\nl\\\'égard de ce qui n\\\'était pas de leur groupe aucune affectation de\\r\\nmépris, leur mépris sincère suffisait. Mais elles ne pouvaient voir un\\r\\nobstacle sans s\\\'amuser à le franchir en prenant leur élan ou à pieds\\r\\njoints, parce qu\\\'elles étaient toutes remplies, exubérantes, de cette\\r\\njeunesse qu\\\'on a si grand besoin de dépenser même quand on est triste\\r\\nou souffrant, obéissant plus aux nécessités de l\\\'âge qu\\\'à l\\\'humeur de\\r\\nla journée, on ne laisse jamais passer une occasion de saut ou de\\r\\nglissade sans s\\\'y livrer consciencieusement, interrompant, semant, sa\\r\\nmarche lente -- comme Chopin la phrase la plus mélancolique -- de\\r\\ngracieux détours où le caprice se mêle à la virtuosité. La femme d\\\'un\\r\\nvieux banquier, après avoir hésité pour son mari entre diverses\\r\\nexpositions, l\\\'avait assis, sur un pliant, face à la digue, abrité du\\r\\nvent et du soleil par le kiosque des musiciens. Le voyant bien\\r\\ninstallé, elle venait de le quitter pour aller lui acheter un journal\\r\\nqu\\\'elle lui lirait et qui le distrairait, petites absences pendant\\r\\nlesquelles elle le laissait seul et qu\\\'elle ne prolongeait jamais au\\r\\ndelà de cinq minutes, ce qui lui semblait bien long, mais qu\\\'elle\\r\\nrenouvelait assez fréquemment pour que le vieil époux à qui elle\\r\\nprodiguait à la fois et dissimulait ses soins eût l\\\'impression qu\\\'il\\r\\nétait encore en état de vivre comme tout le monde et n\\\'avait nul\\r\\nbesoin de protection. La tribune des musiciens formait au-dessus de\\r\\nlui un tremplin naturel et tentant sur lequel sans une hésitation\\r\\nl\\\'aînée de la petite bande se mit à courir: elle sauta par-dessus le\\r\\nvieillard épouvanté, dont la casquette marine fut effleurée par les\\r\\npieds agiles, au grand amusement des autres jeunes filles, surtout de\\r\\ndeux yeux verts dans une figure poupine qui exprimèrent pour cet acte\\r\\nune admiration et une gaieté où je crus discerner un peu de timidité,\\r\\nd\\\'une timidité honteuse et fanfaronne, qui n\\\'existait pas chez les\\r\\nautres. «C\\\'pauvre vieux, i m\\\'fait d\\\'la peine, il a l\\\'air à moitié\\r\\ncrevé», dit l\\\'une de ces filles d\\\'une voix rogommeuse et avec un\\r\\naccent à demi-ironique. Elles firent quelques pas encore, puis\\r\\ns\\\'arrêtèrent un moment au milieu du chemin sans s\\\'occuper d\\\'arrêter la\\r\\ncirculation des passants, en un conciliabule, un agrégat de forme\\r\\nirrégulière, compact, insolite et piaillant, comme des oiseaux qui\\r\\ns\\\'assemblent au moment de s\\\'envoler; puis elles reprirent leur lente\\r\\npromenade le long de la digue, au-dessus de la mer.\\r\\n\\r\\nMaintenant, leurs traits charmants n\\\'étaient plus indistincts et\\r\\nmêlés. Je les avais répartis et agglomérés (à défaut du nom de\\r\\nchacune, que j\\\'ignorais) autour de la grande qui avait sauté par\\r\\ndessus le vieux banquier; de la petite qui détachait sur l\\\'horizon de\\r\\nla mer ses joues bouffies et roses, ses yeux verts; de celle au teint\\r\\nbruni, au nez droit, qui tranchait au milieu des autres; d\\\'une autre,\\r\\nau visage blanc comme un uf dans lequel un petit nez faisait un arc de\\r\\ncercle comme un bec de poussin, visage comme en ont certains très\\r\\njeunes gens; d\\\'une autre encore, grande, couverte d\\\'une pélerine (qui\\r\\nlui donnait un aspect si pauvre et démentait tellement sa tournure\\r\\nélégante que l\\\'explication qui se présentait à l\\\'esprit était que\\r\\ncette jeune fille devait avoir des parents assez brillants et plaçant\\r\\nleur amour-propre assez au-dessus des baigneurs de Balbec et de\\r\\nl\\\'élégance vestimentaire de leurs propres enfants pour qu\\\'il leur fût\\r\\nabsolument égal de la laisser se promener sur la digue dans une tenue\\r\\nque de petites gens eussent jugée trop modeste); d\\\'une fille aux yeux\\r\\nbrillants, rieurs, aux grosses joues mates, sous un «polo» noir,\\r\\nenfoncé sur sa tête, qui poussait une bicyclette avec un dandinement\\r\\nde hanches si dégingandé, un air et employant des termes d\\\'argot si\\r\\nvoyous et criés si fort, quand je passai auprès d\\\'elle (parmi lesquels\\r\\nje distinguai cependant la phrase fâcheuse de «vivre sa vie»)\\r\\nqu\\\'abandonnant l\\\'hypothèse que la pélerine de sa camarade m\\\'avait fait\\r\\néchafauder, je conclus plutôt que toutes ces filles appartenaient à la\\r\\npopulation qui fréquente les vélodromes, et devaient être les très\\r\\njeunes maîtresses de coureurs cyclistes. En tous cas, dans aucune de\\r\\nmes suppositions, ne figurait celle qu\\\'elles eussent pu être\\r\\nvertueuses. A première vue -- dans la manière dont elles se\\r\\nregardaient en riant, dans le regard insistant de celle aux joues\\r\\nmates, -- j\\\'avais compris qu\\\'elles ne l\\\'étaient pas. D\\\'ailleurs, ma\\r\\ngrand-mère avait toujours veillé sur moi avec une délicatesse trop\\r\\ntimorée pour que je ne crusse pas que l\\\'ensemble des choses qu\\\'on ne\\r\\ndoit pas faire est indivisible et que des jeunes filles qui manquent\\r\\nde respect à la vieillesse, fussent tout d\\\'un coup arrêtées par des\\r\\nscrupules quand il s\\\'agit de plaisirs plus tentateurs que de sauter\\r\\npar dessus un octogénaire.\\r\\n\\r\\nIndividualisées maintenant, pourtant la réplique que se donnaient les\\r\\nuns aux autres leurs regards animés de suffisance et d\\\'esprit de\\r\\ncamaraderie, et dans lesquels se rallumaient d\\\'instant en instant\\r\\ntantôt l\\\'intérêt, tantôt l\\\'insolente indifférence dont brillentt\\r\\nchacune, selon qu\\\'il s\\\'agissait de l\\\'une de ses amies ou des passants,\\r\\ncette conscience aussi de se connaître entre elles assez intimement\\r\\npour se promener toujours ensemble, en faisant «bande à part»,\\r\\nmettaient entre leurs corps indépendants et séparés, tandis qu\\\'ils\\r\\ns\\\'avançaient lentement, une liaison invisible, mais harmonieuse comme\\r\\nune même ombre chaude, une même atmosphère, faisant d\\\'eux un tout\\r\\naussi homogène en ses parties qu\\\'il était différent de la foule au\\r\\nmilieu de laquelle se déroulait lentement leur cortège.\\r\\n\\r\\nUn instant, tandis que je passais à côté de la brune aux grosses joues\\r\\nqui poussait une bicyclette, je croisai ses regards obliques et\\r\\nrieurs, dirigés du fond de ce monde inhumain qui enfermait la vie de\\r\\ncette petite tribu, inaccessible inconnu où l\\\'idée de ce que j\\\'étais\\r\\nne pouvait certainement ni parvenir ni trouver place. Toute occupée à\\r\\nce que disaient ses camarades, cette jeune fille coiffée d\\\'un polo qui\\r\\ndescendait très bas sur son front, m\\\'avait-elle vu au moment où le\\r\\nrayon noir émané de ses yeux m\\\'avait rencontré. Si elle m\\\'avait vu,\\r\\nqu\\\'avais-je pu lui représenter? Du sein de quel univers me\\r\\ndistinguait-elle? Il m\\\'eût été aussi difficile de le dire que, lorsque\\r\\ncertaines particularités nous apparaissent grâce au télescope, dans un\\r\\nastre voisin, il est malaisé de conclure d\\\'elles que des humains y\\r\\nhabitent, qu\\\'ils nous voient, et quelles idées cette vue a pu éveiller\\r\\nen eux.\\r\\n\\r\\nSi nous pensions que les yeux d\\\'une telle fille ne sont qu\\\'une\\r\\nbrillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et\\r\\nd\\\'unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque\\r\\nréfléchissant n\\\'est pas dû uniquement à sa composition matérielle; que\\r\\nce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être\\r\\nse fait, relativement aux gens et aux lieux qu\\\'il connaît -- pelouses\\r\\ndes hippodromes, sable des chemins où, pédalant à travers champs et\\r\\nbois, m\\\'eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que\\r\\ncelle du paradis persan, -- les ombres aussi de la maison où elle va\\r\\nrentrer, des projets qu\\\'elle forme ou qu\\\'on a formés pour elle; et\\r\\nsurtout que c\\\'est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses\\r\\nrépulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne\\r\\nposséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu\\\'il\\r\\ny avait dans ses yeux. Et c\\\'était par conséquent toute sa vie qui\\r\\nm\\\'inspirait du désir; désir douloureux, parce que je le sentais\\r\\nirréalisable, mais enivrant, parce que ce qui avait été jusque-là ma\\r\\nvie ayant brusquement cessé d\\\'être ma vie totale, n\\\'étant plus qu\\\'une\\r\\npetite partie de l\\\'espace étendu devant moi que je brûlais de couvrir,\\r\\net qui était fait de la vie de ces jeunes filles, m\\\'offrait ce\\r\\nprolongement, cette multiplication possible de soi-même, qui est le\\r\\nbonheur. Et, sans doute, qu\\\'il n\\\'y eût entre nous aucune habitude --\\r\\ncomme aucune idée -- communes, devait me rendre plus difficile de me\\r\\nlier avec elles et de leur plaire. Mais peut-être aussi c\\\'était grâce\\r\\nà ces différences, à la conscience qu\\\'il n\\\'entrait pas dans la\\r\\ncomposition de la nature et des actions de ces filles, un seul élément\\r\\nque je connusse ou possédasse, que venait en moi de succéder à la\\r\\nsatiété, la soif, -- pareille à celle dont brûle une terre altérée, --\\r\\nd\\\'une vie que mon âme, parce qu\\\'elle n\\\'en avait jamais reçu jusqu\\\'ici\\r\\nune seule goutte, absorberait d\\\'autant plus avidement, à longs traits,\\r\\ndans une plus parfaite imbibition.\\r\\n\\r\\nJ\\\'avais tant regardé cette cycliste aux yeux brillants qu\\\'elle parut\\r\\ns\\\'en apercevoir et dit à la plus grande un mot que je n\\\'entendis pas\\r\\nmais qui fit rire celle-ci. A vrai dire, cette brune n\\\'était pas celle\\r\\nqui me plaisait le plus, justement parce qu\\\'elle était brune, et que\\r\\n(depuis le jour où dans le petit raidillon de Tansonville, j\\\'avais vu\\r\\nGilberte), une jeune fille rousse à la peau dorée était restée pour\\r\\nmoi l\\\'idéal inaccessible. Mais Gilberte elle-même ne l\\\'avais-je pas\\r\\naimée surtout parce qu\\\'elle m\\\'était apparue nimbée par cette auréole\\r\\nd\\\'être l\\\'amie de Bergotte, d\\\'aller visiter avec lui les cathédrales.\\r\\nEt de la même façon ne pouvais-je me réjouir d\\\'avoir vu cette brune me\\r\\nregarder (ce qui me faisait espérer qu\\\'il me serait plus facile\\r\\nd\\\'entrer en relations avec elle d\\\'abord), car elle me présenterait aux\\r\\nautres, à l\\\'impitoyable qui avait sauté par-dessus le vieillard, à la\\r\\ncruelle qui avait dit: «Il me fait de la peine, ce pauvre vieux»; à\\r\\ntoutes successivement, desquelles elle avait d\\\'ailleurs le prestige\\r\\nd\\\'être l\\\'inséparable compagne. Et cependant, la supposition que je\\r\\npourrais un jour être l\\\'ami de telle ou telle de ces jeunes filles,\\r\\nque ces yeux dont les regards inconnus me frappaient parfois en jouant\\r\\nsur moi sans le savoir comme un effet de soleil sur un mur, pourraient\\r\\njamais par une alchimie miraculeuse laisser transpénétrer entre leurs\\r\\nparcelles ineffables l\\\'idée de mon existence, quelque amitié pour ma\\r\\npersonne, moi-même je pourrais un jour prendre place entre elles, dans\\r\\nla théorie qu\\\'elles déroulaient le long de la mer -- cette supposition\\r\\nme paraissait enfermer en elle une contradiction aussi insoluble, que\\r\\nsi devant quelque frise attique ou quelque fresque figurant un\\r\\ncortège, j\\\'avais cru possible, moi spectateur, de prendre place, aimé\\r\\nd\\\'elles, entre les divines processionnaires.\\r\\n\\r\\nLe bonheur de connaître ces jeunes filles était-il donc irréalisable?\\r\\nCertes ce n\\\'eût pas été le premier de ce genre auquel j\\\'eusse renoncé.\\r\\nJe n\\\'avais qu\\\'à me rappeler, tant d\\\'inconnues que, même à Balbec, la\\r\\nvoiture s\\\'éloignant à toute vitesse m\\\'avait fait à jamais abandonner.\\r\\nEt même le plaisir que me donnait la petite bande noble comme si elle\\r\\nétait composée de vierges helléniques, venait de ce qu\\\'elle avait\\r\\nquelque chose de la fuite des passantes sur la route. Cette fugacité\\r\\ndes êtres qui ne sont pas connus de nous, qui nous forcent à démarrer\\r\\nde la vie habituelle où les femmes que nous fréquentons finissent par\\r\\ndévoiler leurs tares, nous met dans cet état de poursuite où rien\\r\\nn\\\'arrête plus l\\\'imagination. Or dépouiller d\\\'elle nos plaisirs, c\\\'est\\r\\nles réduire à eux-mêmes, à rien. Offertes chez une de ces\\r\\nentremetteuses que, par ailleurs, on a vu que je ne méprisais pas\\r\\nretirées de l\\\'élément qui leur donnait tant de nuances et de vague,\\r\\nces jeunes filles m\\\'eussent moins enchanté. Il faut que l\\\'imagination,\\r\\néveillée par l\\\'incertitude de pouvoir atteindre son objet, crée un but\\r\\nqui nous cache l\\\'autre, et en substituant au plaisir sensuel l\\\'idée de\\r\\npénétrer dans une vie, nous empêche de reconnaître ce plaisir,\\r\\nd\\\'éprouver son goût véritable, de le restreindre à sa portée.\\r\\n\\r\\nIl faut qu\\\'entre nous et le poisson qui si nous le voyions pour la\\r\\npremière fois servi sur une table ne paraîtrait pas valoir les mille\\r\\nruses et détours nécessaires pour nous emparer de lui, s\\\'interpose,\\r\\npendant les après-midi de pêche, le remous à la surface duquel\\r\\nviennent affleurer, sans que nous sachions bien ce que nous voulons en\\r\\nfaire, le poli d\\\'une chair, l\\\'indécision d\\\'une forme, dans la fluidité\\r\\nd\\\'un transparent et mobile azur.\\r\\n\\r\\nCes jeunes filles bénéficiaient aussi de ce changement des proportions\\r\\nsociales caractéristiques de la vie des bains de mer. Tous les\\r\\navantages qui dans notre milieu habituel nous prolongent, nous\\r\\nagrandissent, se trouvent là devenus invisibles, en fait supprimés; en\\r\\nrevanche les êtres à qui on suppose indûment de tels avantages, ne\\r\\ns\\\'avancent qu\\\'amplifiés d\\\'une étendue postiche. Elle rendait plus aisé\\r\\nque des inconnues et ce jour-là ces jeunes filles, prissent à mes yeux\\r\\nune importance énorme, et impossible de leur faire connaître celle que\\r\\nje pouvais avoir.\\r\\n\\r\\nMais si la promenade de la petite bande avait pour elle de n\\\'être\\r\\nqu\\\'un extrait de la fuite innombrable de passantes, laquelle m\\\'avait\\r\\ntoujours troublé, cette fuite était ici ramenée à un mouvement\\r\\ntellement lent qu\\\'il se rapprochait de l\\\'immobilité. Or, précisément,\\r\\nque dans une phase aussi peu rapide, les visages non plus emportés\\r\\ndans un tourbillon, mais calmes et distincts, me parussent encore\\r\\nbeaux, cela m\\\'empêchait de croire, comme je l\\\'avais fait si souvent\\r\\nquand m\\\'emportait la voiture de Mme de Villeparisis, que, de plus\\r\\nprès, si je me fusse arrêté un instant, tels détails, une peau grêlée,\\r\\nun défaut dans les ailes du nez, un regard bênet, la grimace du\\r\\nsourire, une vilaine taille, eussent remplacé dans le visage et dans\\r\\nle corps de la femme ceux que j\\\'avais sans doute imaginés; car il\\r\\navait suffi d\\\'une jolie ligne de corps, d\\\'un teint frais entrevu, pour\\r\\nque de très bonne foi j\\\'y eusse ajouté quelque ravissante épaule,\\r\\nquelque regard délicieux dont je portais toujours en moi le souvenir\\r\\nou l\\\'idée préconçue, ces déchiffrages rapides d\\\'un être qu\\\'on voit à\\r\\nla volée, nous exposant ainsi aux mêmes erreurs que ces lectures trop\\r\\nrapides où, sur une seule syllabe et sans prendre le temps\\r\\nd\\\'identifier les autres, on met à la place du mot qui est écrit, un\\r\\ntout différent que nous fournit notre mémoire. Il ne pouvait en être\\r\\nainsi maintenant. J\\\'avais bien regardé leurs visages; chacun d\\\'eux je\\r\\nl\\\'avais vu, non pas dans tous ses profils, et rarement de face, mais\\r\\ntout de même selon deux ou trois aspects assez différents pour que je\\r\\npusse faire soit la rectification, soit la vérification et la «preuve»\\r\\ndes différentes suppositions de lignes et de couleurs que hasarde la\\r\\npremière vue, et pour voir subsister en eux, à travers les expressions\\r\\nsuccessives, quelque chose d\\\'inaltérablement matériel. Aussi, je\\r\\npouvais me dire avec certitude que, ni à Paris, ni à Balbec, dans les\\r\\nhypothèses les plus favorables de ce qu\\\'auraient pu être, même si\\r\\nj\\\'avais pu rester à causer avec elles, les passantes qui avaient\\r\\narrêté mes yeux, il n\\\'y en avait jamais eu dont l\\\'apparition, puis la\\r\\ndisparition sans que je les eusse connues, m\\\'eussent laissé plus de\\r\\nregrets que ne feraient celles-ci, m\\\'eussent donné l\\\'idée que leur\\r\\namitié pût être une telle ivresse. Ni parmi les actrices, ou les\\r\\npaysannes, ou les demoiselles d pensionnat religieux, je n\\\'avais rien\\r\\nvu d\\\'aussi beau, imprégné d\\\'autant d\\\'inconnu, aussi inestimablement\\r\\nprécieux, aussi vraisemblablement inaccessible. Elles étaient, du\\r\\nbonheur inconnu et possible de la vie, un exemplaire si délicieux et\\r\\nen si parfait état, que c\\\'était presque pour des raisons\\r\\nintellectuelles que j\\\'étais désespéré de ne pas pouvoir faire dans des\\r\\nconditions uniques, ne laissant aucune place à l\\\'erreur possible,\\r\\nl\\\'expérience de ce que nous offre de plus mystérieux la beauté qu\\\'on\\r\\ndésire et qu\\\'on se console de ne posséder jamais, en demandant du\\r\\nplaisir -- comme Swann avait toujours refusé de faire, avant Odette --\\r\\nà des femmes qu\\\'on n\\\'a pas désirées, si bien qu\\\'on meurt sans avoir\\r\\njamais su ce qu\\\'était cet autre plaisir. Sans doute, il se pouvait\\r\\nqu\\\'il ne fût pas en réalité un plaisir inconnu, que de près son\\r\\nmystère se dissipât, qu\\\'il ne fût qu\\\'une projection, qu\\\'un mirage du\\r\\ndésir. Mais, dans ce cas, je ne pourrais m\\\'en prendre qu\\\'à la\\r\\nnécessité d\\\'une loi de la nature -- qui si elle s\\\'appliquait à ces\\r\\njeunes filles, s\\\'appliquerait à toutes -- et non à la défectuosité de\\r\\nl\\\'objet. Car il était celui que j\\\'eusse choisi entre tous, me rendant\\r\\nbien compte, avec une satisfaction de botaniste, qu\\\'il n\\\'était pas\\r\\npossible de trouver réunies des espèces plus rares que celles de ces\\r\\njeunes fleurs qui interrompaient en ce moment devant moi la ligne du\\r\\nflot de leur haie légère, pareille à un bosquet de roses de\\r\\nPennsylvanie, ornement d\\\'un jardin sur la falaise, entre lesquelles\\r\\ntient tout le trajet de l\\\'océan parcouru par quelque steamer, si lent\\r\\nà glisser sur le trait horizontal et bleu qui va d\\\'une tige à l\\\'autre,\\r\\nqu\\\'un papillon paresseux, attardé au fond de la corolle que la coque\\r\\ndu navire a depuis longtemps dépassée, peut pour s\\\'envoler en étant\\r\\nsûr d\\\'arriver avant le vaisseau, attendre que rien qu\\\'une seule\\r\\nparcelle azurée sépare encore la proue de celui-ci de la première\\r\\npétale de la fleur vers laquelle il navigue.\\r\\n\\r\\nJe rentrai parce que je devais aller dîner à Rivebelle avec Robert et\\r\\nque ma grand\\\'mère exigeait qu\\\'avant de partir, je m\\\'étendisse ces\\r\\nsoirs-là pendant une heure sur mon lit, sieste que le médecin de\\r\\nBalbec m\\\'ordonna bientôt d\\\'étendre à tous les autres soirs.\\r\\n\\r\\nD\\\'ailleurs, il n\\\'y avait même pas besoin pour rentrer de quitter la\\r\\ndigue et de pénétrer dans l\\\'hôtel par le hall, c\\\'est-à-dire par\\r\\nderrière. En vertu d\\\'une avance comparable à celle du samedi où à\\r\\nCombray on déjeunait une heure plus tôt, maintenant avec le plein de\\r\\nl\\\'été les jours étaient devenus si longs que le soleil était encore\\r\\nhaut dans le ciel, comme à une heure de goûter, quand on mettait le\\r\\ncouvert pour le dîner au Grand-Hôtel de Balbec. Aussi les grandes\\r\\nfenêtres vitrées et à coulisses, restaient-elles ouvertes de\\r\\nplain-pied avec la digue. Je n\\\'avais qu\\\'à enjamber un mince cadre de\\r\\nbois pour me trouver dans la salle à manger que je quittais aussitôt\\r\\npour prendre l\\\'ascenseur.\\r\\n\\r\\nEn passant devant le bureau j\\\'adressai un sourire au directeur et sans\\r\\nl\\\'ombre de dégoût, en recueillis un dans sa figure que, depuis que\\r\\nj\\\'étais à Balbec, mon attention compréhensive injectait et\\r\\ntransformait peu à peu comme une préparation d\\\'histoire naturelle. Ses\\r\\ntraits m\\\'étaient devenus courants, chargés d\\\'un sens médiocre, mais\\r\\nintelligible comme une écriture qu\\\'on lit et ne ressemblaient plus en\\r\\nrien à ces caractères bizarres, intolérables que son visage m\\\'avait\\r\\nprésentés ce premier jour où j\\\'avais vu devant moi un personnage\\r\\nmaintenant oublié, ou si je parvenais à l\\\'évoquer méconnaissable,\\r\\ndifficile à identifier avec la personnalité insignifiante et polie\\r\\ndont il n\\\'était que la caricature, hideuse et sommaire. Sans la\\r\\ntimidité ni la tristesse du soir de mon arrivée, je sonnai le lift qui\\r\\nne restait plus silencieux pendant que je m\\\'élevais à côté de lui dans\\r\\nl\\\'ascenseur, comme dans une cage thoracique mobile qui se fût déplacée\\r\\nle long de la colonne montante, mais me répétait:\\r\\n\\r\\n«Il n\\\'y a plus autant de monde comme il y a un mois. On va commencer à\\r\\ns\\\'en aller, les jours baissent.» Il disait cela, non que ce fût vrai,\\r\\nmais parce qu\\\'ayant un engagement pour une partie plus chaude de la\\r\\ncôte, il aurait voulu que nous partîmes tous le plus tôt possible afin\\r\\nque l\\\'hôtel fermât et qu\\\'il eût quelques jours à lui, avant de\\r\\n«rentrer» dans sa nouvelle place. Rentrer et «nouvelle» n\\\'étaient du\\r\\nreste pas des expressions contradictoires car, pour le lift, «rentrer»\\r\\nétait la forme usuelle du verbe entier. La seule chose qui m\\\'étonnât\\r\\nétait qu\\\'il condescendît à dire «place», car il appartenait à ce\\r\\nprolétariat moderne qui désire effacer dans le langage la trace du\\r\\nrégime de la domesticité. Du reste, au bout d\\\'un instant, il m\\\'apprit\\r\\nque dans la «situation» où il allait «rentrer», il aurait une plus\\r\\njolie «tunique» et un meilleur «traitement»; les mots «livrée» et\\r\\n«gages» lui paraissaient désuets et inconvenants. Et comme par une\\r\\ncontradiction absurde, le vocabulaire a, malgré tout, chez les\\r\\n«patrons», survécu à la conception de l\\\'inégalité, je comprenais\\r\\ntoujours mal ce que me disait le lift. Ainsi la seule chose qui\\r\\nm\\\'intéressât était de savoir si ma grand\\\'mère était à l\\\'hôtel. Or,\\r\\nprévenant mes questions, le lift me disait: «Cette dame vient de\\r\\nsortir de chez vous.» J\\\'y étais toujours pris, je croyais que c\\\'était\\r\\nma grand-mère. «Non, cette dame qui est je crois employée chez vous.»\\r\\nComme dans l\\\'ancien langage bourgeois, qui devrait bien être aboli,\\r\\nune cuisinière ne s\\\'appelle pas une employée, je pensais un instant:\\r\\n«Mais il se trompe nous ne possédons ni usine, ni employés.» Tout d\\\'un\\r\\ncoup, je me rappelais que le nom d\\\'employé est comme le port de la\\r\\nmoustache pour les garçons de café, une satisfaction d\\\'amour-propre\\r\\ndonnée aux domestiques et que cette dame qui venait de sortir était\\r\\nFrançoise (probablement en visite à la caféterie ou en train de\\r\\nregarder coudre la femme de chambre de la dame belge), satisfaction\\r\\nqui ne suffisait pas encore au lift car il disait volontiers en\\r\\ns\\\'apitoyant sur sa propre classe «chez l\\\'ouvrier ou chez le petit» se\\r\\nservant du même singulier que Racine quand il dit: «le pauvre...».\\r\\nMais d\\\'habitude, car mon zèle et ma timidité du premier jour étaient\\r\\nloin, je ne parlais plus au lift. C\\\'était lui maintenant qui restait\\r\\nsans recevoir de réponses dans la courte traversée dont il filait les\\r\\nnuds à travers l\\\'hôtel, évidé comme un jouet et qui déployait autour\\r\\nde nous, étage par étage, ses ramifications de couloirs dans les\\r\\nprofondeurs desquels la lumière se veloutait, se dégradait,\\r\\namincissait les portes de communication ou les degrés des escaliers\\r\\nintérieurs qu\\\'elle convertissait en cette ambre dorée, inconsistante\\r\\net mystérieuse comme un crépuscule, où Rembrandt découpe tantôt\\r\\nl\\\'appui d\\\'une fenêtre ou la manivelle d\\\'un puits. Et à chaque étage\\r\\nune lueur d\\\'or reflétée sur le tapis annonçait le coucher du soleil et\\r\\nla fenêtre des cabinets.\\r\\n\\r\\nJe me demandais si les jeunes filles que je venais de voir habitaient\\r\\nBalbec et qui elles pouvaient être. Quand le désir est ainsi orienté\\r\\nvers une petite tribu humaine qu\\\'il sélectionne, tout ce qui peut se\\r\\nrattacher à elle devient motif d\\\'émotion, puis de rêverie. J\\\'avais\\r\\nentendu une dame dire sur la digue: «C\\\'est une amie de la petite\\r\\nSimonet» avec l\\\'air de précision avantageuse de quelqu\\\'un qui\\r\\nexplique: «C\\\'est le camarade inséparable du petit La Rochefoucauld.»\\r\\nEt aussitôt on avait senti sur la figure de la personne à qui on\\r\\napprenait cela une curiosité de mieux regarder la personne favorisée\\r\\nqui était «amie de la petite Simonet». Un privilège assurément qui ne\\r\\nparaissait pas donné à tout le monde. Car l\\\'aristocratie est une chose\\r\\nrelative. Et il y a des petits trous pas cher où le fils d\\\'un marchand\\r\\nde meubles est prince des élégances et règne sur une cour comme un\\r\\njeune prince de Galles. J\\\'ai souvent cherché depuis à me rappeler\\r\\ncomment avait résonné pour moi sur la plage, ce nom de Simonet, encore\\r\\nincertain alors dans sa forme que j\\\'avais mal distinguée, et aussi\\r\\nquant à sa signification, à la désignation par lui de telle personne,\\r\\nou peut-être de telle autre; en somme empreint de ce vague et de cette\\r\\nnouveauté si émouvants pour nous dans la suite, quand ce nom dont les\\r\\nlettres sont à chaque seconde plus profondément gravées en nous par\\r\\nnotre attention incessante, est devenu (ce qui ne devait arriver pour\\r\\nmoi, à l\\\'égard de la petite Simonet, que quelques années plus tard) le\\r\\npremier vocable que nous retrouvions, soit au moment du réveil, soit\\r\\naprès un évanouissement, même avant la notion de l\\\'heure qu\\\'il est, du\\r\\nlieu où nous sommes, presque avant le mot «je», comme si l\\\'être qu\\\'il\\r\\nnomme était plus nous que nous-même, et si après quelques moments\\r\\nd\\\'inconscience, la trêve qui expire avant toute autre, est celle\\r\\npendant laquelle on ne pensait pas à lui. Je ne sais pourquoi je me\\r\\ndis dès le premier jour que le nom de Simonet devait être celui d\\\'une\\r\\ndes jeunes filles, je ne cessai plus de me demander comment je\\r\\npourrais connaître la famille Simonet; et cela par des gens qu\\\'elle\\r\\njugeât supérieurs à elle-même ce qui ne devait pas être difficile si\\r\\nce n\\\'étaient que de petites grues du peuple, pour qu\\\'elle ne pût avoir\\r\\nune idée dédaigneuse de moi. Car on ne peut avoir de connaissance\\r\\nparfaite, on ne peut pratiquer l\\\'absorption complète de qui vous\\r\\ndédaigne, tant qu\\\'on n\\\'a pas vaincu ce dédain. Or, chaque fois que\\r\\nl\\\'image de femmes si différentes pénètre en nous, à moins que l\\\'oubli\\r\\nou la concurrence d\\\'autres images ne l\\\'élimine, nous n\\\'avons de repos\\r\\nque nous n\\\'ayons converti ces étrangères en quelque chose qui soit\\r\\npareil à nous, notre âme étant à cet égard douée du même genre de\\r\\nréaction et d\\\'activité que notre organisme physique, lequel ne peut\\r\\ntolérer l\\\'immixtion dans son sein d\\\'un corps étranger sans qu\\\'il\\r\\ns\\\'exerce aussitôt à digérer et assimiler l\\\'intrus, la petite Simonet\\r\\ndevait être la plus jolie de toutes -- celle, d\\\'ailleurs, qui, me\\r\\nsemblait-il, aurait pu devenir ma maîtresse, car elle était la seule\\r\\nqui à deux ou trois reprises détournant à demi la tête, avait paru\\r\\nprendre conscience de mon fixe regard. Je demandai au lift s\\\'il ne\\r\\nconnaissait pas à Balbec, des Simonet. N\\\'aimant pas à dire qu\\\'il\\r\\nignorait quelque chose, il répondit qu\\\'il lui semblait avoir entendu\\r\\ncauser de ce nom-là. Arrivé au dernier étage, je le priai de me faire\\r\\napporter les dernières listes d\\\'étrangers.\\r\\n\\r\\nJe sortis de l\\\'ascenseur, mais au lieu d\\\'aller vers ma chambre je\\r\\nm\\\'engageai plus avant dans le couloir, car à cette heure-là le valet\\r\\nde chambre de l\\\'étage, quoiqu\\\'il craignît les courants d\\\'air, avait\\r\\nouvert la fenêtre du bout, laquelle regardait, au lieu de la mer, le\\r\\ncôté de la colline et de la vallée, mais ne les laissait jamais voir,\\r\\ncar ses vitres, d\\\'un verre opaque, étaient le plus souvent fermées. Je\\r\\nm\\\'arrêtai devant elle en une courte station et le temps de faire mes\\r\\ndévotions à la «vue» que pour une fois elle découvrait au delà de la\\r\\ncolline à laquelle était adossé l\\\'hôtel et qui ne contenait qu\\\'une\\r\\nmaison posée à quelque distance mais à laquelle la perspective et la\\r\\nlumière du soir en lui conservant son volume donnait une ciselure\\r\\nprécieuse et un écrin de velours comme à une de ces architectures en\\r\\nminiature, petit temple ou petite chapelle d\\\'orfèvrerie et d\\\'émaux qui\\r\\nservent de reliquaires et qu\\\'on n\\\'expose qu\\\'à de rares jours à la\\r\\nvénération des fidèles. Mais cet instant d\\\'adoration avait déjà trop\\r\\nduré, car le valet de chambre qui tenait d\\\'une main un trousseau de\\r\\nclefs et de l\\\'autre me saluait en touchant sa calotte de sacristain,\\r\\nmais sans la soulever à cause de l\\\'air pur et frais du soir, venait\\r\\nrefermer comme ceux d\\\'une châsse les deux battants de la croisée et\\r\\ndérobait à mon adoration le monument réduit et la relique d\\\'or.\\r\\nJ\\\'entrai dans ma chambre. Au fur et à mesure que la saison s\\\'avança,\\r\\nchangea le tableau que j\\\'y trouvais dans la fenêtre. D\\\'abord il\\r\\nfaisait grand jour, et sombre seulement s\\\'il faisait mauvais temps;\\r\\nalors, dans le verre glauque et qu\\\'elle boursoufflait de ses vagues\\r\\nrondes, la mer, sertie entre les montants de fer de ma croisée comme\\r\\ndans les plombs d\\\'un vitrail, effilochait sur toute la profonde\\r\\nbordure rocheuse de la baie des triangles empennés d\\\'une immobile\\r\\nécume linéamentée avec la délicatesse d\\\'une plume ou d\\\'un duvet\\r\\ndessinés par Pisanello, et fixés par cet émail blanc, inaltérable et\\r\\ncrémeux qui figure une couche de neige dans les verreries de Gallé.\\r\\n\\r\\nBientôt les jours diminuèrent et au moment où j\\\'entrais dans la\\r\\nchambre, le ciel violet semblait stigmatisé par la figure raide,\\r\\ngéométrique, passagère et fulgurante du soleil (pareille à la\\r\\nreprésentation de quelque signe miraculeux, de quelque apparition\\r\\nmystique), s\\\'inclinait vers la mer sur la charnière de l\\\'horizon comme\\r\\nun tableau religieux au-dessus du maître-autel, tandis que les parties\\r\\ndifférentes du couchant exposées dans les glaces des bibliothèques\\r\\nbasses en acajou qui couraient le long des murs et que je rapportais\\r\\npar la pensée à la merveilleuse peinture dont elles étaient détachées,\\r\\nsemblaient comme ces scènes différentes que quelque maître ancien\\r\\nexécuta jadis pour une confrérie sur une châsse et dont on exhibe à\\r\\ncôté les uns des autres dans une salle de musée les volets séparés que\\r\\nl\\\'imagination seule du visiteur remet à leur place sur les prédelles\\r\\ndu retable. Quelques semaines plus tard, quand je remontais, le soleil\\r\\nétait déjà couché. Pareille à celle que je voyais à Combray au-dessus\\r\\ndu Calvaire à mes retours de promenade et quand je m\\\'apprêtais à\\r\\ndescendre avant le dîner à la cuisine, une bande de ciel rouge\\r\\nau-dessus de la mer compacte et coupante comme de la gelée de viande,\\r\\npuis bientôt sur la mer déjà froide et bleue comme le poisson appelé\\r\\nmulet, le ciel du même rose qu\\\'un de ces saumons que nous nous ferions\\r\\nservir tout à l\\\'heure à Rivebelle ravivaient le plaisir que j\\\'allais\\r\\navoir à me mettre en habit pour partir dîner. Sur la mer, tout près du\\r\\nrivage, essayaient de s\\\'élever, les unes par-dessus les autres, à\\r\\nétages de plus en plus larges, des vapeurs d\\\'un noir de suie mais\\r\\naussi d\\\'un poli, d\\\'une consistance d\\\'agate, d\\\'une pesanteur visible,\\r\\nsi bien que les plus élevées penchant au-dessus de la tige déformée et\\r\\njusqu\\\'en dehors du centre de gravité de celles qui les avaient\\r\\nsoutenues jusqu\\\'ici, semblaient sur le point d\\\'entraîner cet\\r\\néchafaudage déjà à demi-hauteur du ciel et de le précipiter dans la\\r\\nmer. La vue d\\\'un vaisseau qui s\\\'éloignait comme un voyageur de nuit me\\r\\ndonnait cette même impression que j\\\'avais eue en wagon, d\\\'être\\r\\naffranchi des nécessités du sommeil et de la claustration dans une\\r\\nchambre. D\\\'ailleurs je ne me sentais pas emprisonné dans celle où\\r\\nj\\\'étais puisque dans une heure j\\\'allais la quitter pour monter en\\r\\nvoiture. Je me jetais sur mon lit; et, comme si j\\\'avais été sur la\\r\\ncouchette d\\\'un des bateaux que je voyais assez près de moi et que la\\r\\nnuit on s\\\'étonnerait de voir se déplacer lentement dans l\\\'obscurité,\\r\\ncomme des cygnes assombris et silencieux mais qui ne dorment pas,\\r\\nj\\\'étais de tous côtés entouré des images de la mer.\\r\\n\\r\\nMais bien souvent ce n\\\'était, en effet, que des images; j\\\'oubliais que\\r\\nsous leur couleur se creusait le triste vide de la plage, parcouru par\\r\\nle vent inquiet du soir, que j\\\'avais si anxieusement ressenti à mon\\r\\narrivée à Balbec; d\\\'ailleurs, même dans ma chambre, tout occupé des\\r\\njeunes filles que j\\\'avais vu passer, je n\\\'étais plus dans des\\r\\ndispositions assez calmes ni assez désintéressées pour que pussent se\\r\\nproduire en moi des impressions vraiment profondes de beauté.\\r\\nL\\\'attente du dîner à Rivebelle rendait mon humeur plus frivole encore\\r\\net ma pensée, habitant à ces moments-là la surface de mon corps que\\r\\nj\\\'allais habiller pour tâcher de paraître le plus plaisant possible\\r\\naux regards féminins qui me dévisageraient dans le restaurant\\r\\nilluminé, était incapable de mettre de la profondeur derrière la\\r\\ncouleur des choses. Et si, sous ma fenêtre, le vol inlassable et doux\\r\\ndes martinets et des hirondelles n\\\'avait pas monté comme un jet d\\\'eau,\\r\\ncomme un feu d\\\'artifice de vie, unissant l\\\'intervalle de ses hautes\\r\\nfusées par la filée immobile et blanche de longs sillages horizontaux,\\r\\nsans le miracle charmant de ce phénomène naturel et local qui\\r\\nrattachait à la réalité les paysages que j\\\'avais devant les yeux,\\r\\nj\\\'aurais pu croire qu\\\'ils n\\\'étaient qu\\\'un choix, chaque jour\\r\\nrenouvelé, de peintures qu\\\'on montrait arbitrairement dans l\\\'endroit\\r\\noù je me trouvais et sans qu\\\'elles eussent de rapport nécessaire avec\\r\\nlui. Une fois c\\\'était une exposition d\\\'estampes japonaises: à côté de\\r\\nla mince découpure de soleil rouge et rond comme la lune, un nuage\\r\\njaune paraissait un lac contre lequel des glaives noirs se profilaient\\r\\nainsi que les arbres de sa rive, une barre d\\\'un rose tendre que je\\r\\nn\\\'avais jamais revu depuis ma première boîte de couleurs s\\\'enflait\\r\\ncomme un fleuve sur les deux rives duquel des bateaux semblaient\\r\\nattendre à sec qu\\\'on vînt les tirer pour les mettre à flot. Et avec le\\r\\nregard dédaigneux, ennuyé et frivole d\\\'un amateur ou d\\\'une femme\\r\\nparcourant, entre deux visites mondaines, une galerie, je me disais:\\r\\n«C\\\'est curieux ce coucher de soleil, c\\\'est différent, mais enfin j\\\'en\\r\\nai déjà vu d\\\'aussi délicats, d\\\'aussi étonnants que celui-ci.» J\\\'avais\\r\\nplus de plaisir les soirs où un navire absorbé et fluidifié par\\r\\nl\\\'horizon tellement de la même couleur que lui, ainsi que dans une\\r\\ntoile apparaissait impressionniste, qu\\\'il semblait aussi de la même\\r\\nmatière, comme si on n\\\'eût fait que découper son avant, et les\\r\\ncordages en lesquels elle s\\\'était amincie et filigranée dans le bleu\\r\\nvaporeux du ciel. Parfois l\\\'océan emplissait presque toute ma fenêtre,\\r\\nsurélevée qu\\\'elle était par une bande de ciel bordée en haut seulement\\r\\nd\\\'une ligne qui était du même bleu que celui de la mer, mais qu\\\'à\\r\\ncause de cela je croyais être la mer encore et ne devant sa couleur\\r\\ndifférente qu\\\'à un effet d\\\'éclairage. Un autre jour la mer n\\\'était\\r\\npeinte que dans la partie basse de la fenêtre dont tout le reste était\\r\\nrempli de tant de nuages poussés les uns contre les autres par bandes\\r\\nhorizontales, que les carreaux avaient l\\\'air par une préméditation ou\\r\\nune spécialité de l\\\'artiste, de présenter une «étude de nuages»,\\r\\ncependant que les différentes vitrines de la bibliothèque montrant des\\r\\nnuages semblables mais dans une autre partie de l\\\'horizon et\\r\\ndiversement colorés par la lumière, paraissaient offrir comme la\\r\\nrépétition, chère à certains maîtres contemporains, d\\\'un seul et même\\r\\neffet, pris toujours à des heures différentes mais qui maintenant avec\\r\\nl\\\'immobilité de l\\\'art pouvaient être tous vus ensemble dans une même\\r\\npièce, exécutés au pastel et mis sous verre. Et parfois sur le ciel et\\r\\nla mer uniformément gris, un peu de rose s\\\'ajoutait avec un\\r\\nraffinement exquis, cependant qu\\\'un petit papillon qui s\\\'était endormi\\r\\nau bas de la fenêtre semblait apposer avec ses ailes au bas de cette\\r\\n«harmonie gris et rose» dans le goût de celles de Whistler, la\\r\\nsignature favorite du maître de Chesca. Le rose même disparaissait, il\\r\\nn\\\'y avait plus rien à regarder. Je me mettais debout un instant et\\r\\navant de m\\\'étendre de nouveau je fermais les grands rideaux. Au-dessus\\r\\nd\\\'eux, je voyais de mon lit la raie de clarté qui y restait encore,\\r\\ns\\\'assombrissant, s\\\'amincissant progressivement, mais c\\\'est sans\\r\\nm\\\'attrister et sans lui donner de regret que je laissais ainsi mourir\\r\\nau haut des rideaux l\\\'heure où d\\\'habitude j\\\'étais à table, car je\\r\\nsavais que ce jour-ci était d\\\'une autre sorte que les autres, plus\\r\\nlong comme ceux du pôle que la nuit interrompt seulement quelques\\r\\nminutes; je savais que de la chrysalide de ce crépuscule se préparait\\r\\nà sortir, par une radieuse métamorphose, la lumière éclatante du\\r\\nrestaurant de Rivebelle. Je me disais: «Il est temps»; je m\\\'étirais,\\r\\nsur le lit, je me levais, j\\\'achevais ma toilette; et je trouvais du\\r\\ncharme à ces instants inutiles, allégés de tout fardeau matériel, où\\r\\ntandis qu\\\'en bas les autres dînaient, je n\\\'employais les forces\\r\\naccumulées pendant l\\\'inactivité de cette fin de journée qu\\\'à sécher\\r\\nmon corps, à passer un smoking, à attacher ma cravate, à faire tous\\r\\nces gestes que guidait déjà le plaisir attendu de revoir cette femme\\r\\nque j\\\'avais remarquée la dernière fois à Rivebelle, qui avait paru me\\r\\nregarder, n\\\'était peut-être sortie un instant de table que dans\\r\\nl\\\'espoir que je la suivrais; c\\\'est avec joie que j\\\'ajoutais à moi tous\\r\\nces appâts pour me donner entier et dispos à une vie nouvelle, libre,\\r\\nsans souci, où j\\\'appuierais mes hésitations au calme de Saint-Loup et\\r\\nchoisirais entre les espèces de l\\\'histoire naturelle et les\\r\\nprovenances de tous les pays, celles qui, composant les plats\\r\\ninusités, aussitôt commandés par mon ami, auraient tenté ma\\r\\ngourmandise ou mon imagination.\\r\\n\\r\\nEt tout à la fin, les jours vinrent où je ne pouvais plus rentrer de\\r\\nla digue par la salle à manger, ses vitres n\\\'étaient plus ouvertes,\\r\\ncar il faisait nuit dehors, et l\\\'essaim des pauvres et des curieux\\r\\nattirés par le flamboiement qu\\\'ils ne pouvaient atteindre pendait, en\\r\\nnoires grappes morfondues par la bise, aux parois lumineuses et\\r\\nglissantes de la ruche de verre.\\r\\n\\r\\nOn frappa; c\\\'était Aimé qui avait tenu à m\\\'apporter lui-même les\\r\\ndernières listes d\\\'étrangers.\\r\\n\\r\\nAimé, avant de se retirer, tint à me dire que Dreyfus était mille fois\\r\\ncoupable. «On saura tout, me dit-il, pas cette année, mais l\\\'année\\r\\nprochaine: c\\\'est un monsieur très lié dans l\\\'état-major qui me l\\\'a\\r\\ndit. Je lui demandais si on ne se déciderait pas à tout découvrir tout\\r\\nde suite avant la fin de l\\\'année. Il a posé sa cigarette, continua\\r\\nAimé en mimant la scène et en secouant la tête et l\\\'index comme avait\\r\\nfait son client voulant dire: il ne faut pas être trop exigeant. «Pas\\r\\ncette année, Aimé, qu\\\'il m\\\'a dit en me touchant à l\\\'épaule, ce n\\\'est\\r\\npas possible. Mais à Pâques, oui!» Et Aimé me frappa légèrement sur\\r\\nl\\\'épaule en me disant: «Vous voyez je vous montre exactement comme il\\r\\na fait», soit qu\\\'il fût flatté de cette familiarité d\\\'un grand\\r\\npersonnage, soit pour que je pusse mieux apprécier en pleine\\r\\nconnaissance de cause la valeur de l\\\'argument et nos raisons\\r\\nd\\\'espérer.\\r\\n\\r\\nCe ne fut pas sans un léger choc au cur qu\\\'à la première page de la\\r\\nliste des étrangers, j\\\'aperçus les mots: «Simonet et sa famille».\\r\\nJ\\\'avais en moi de vieilles rêveries qui dataient de mon enfance et où\\r\\ntoute la tendresse qui était dans mon cur, mais qui éprouvée par lui\\r\\nne s\\\'en distinguait pas, m\\\'était apportée par un être aussi différent\\r\\nque possible de moi. Cet être, une fois de plus je le fabriquais en\\r\\nutilisant pour cela le nom de Simonet et le souvenir de l\\\'harmonie qui\\r\\nrégnait entre les jeunes corps que j\\\'avais vus se déployer sur la\\r\\nplage, en une procession sportive, digne de l\\\'antique et de Giotto. Je\\r\\nne savais pas laquelle de ces jeunes filles était Mlle Simonet, si\\r\\naucune d\\\'elles s\\\'appelait ainsi, mais je savais que j\\\'étais aimé de\\r\\nMlle Simonet et que j\\\'allais grâce à Saint-Loup essayer de la\\r\\nconnaître. Malheureusement n\\\'ayant obtenu qu\\\'à cette condition une\\r\\nprolongation de congé, il était obligé de retourner tous les jours à\\r\\nDoncières; mais, pour le faire manquer à ses obligations militaires,\\r\\nj\\\'avais cru pouvoir compter, plus encore que pour son amitié pour moi,\\r\\nsur cette même curiosité de naturaliste humain que si souvent, -- même\\r\\nsans avoir vu la personne dont on parlait et rien qu\\\'à entendre dire\\r\\nqu\\\'il y avait une jolie caissière chez un fruitier, -- j\\\'avais eue de\\r\\nfaire connaissance avec une nouvelle variété de la beauté féminine.\\r\\nOr, cette curiosité, c\\\'est à tort que j\\\'avais espéré l\\\'exciter chez\\r\\nSaint-Loup en lui parlant de mes jeunes filles. Car elle était pour\\r\\nlongtemps paralysée en lui par l\\\'amour qu\\\'il avait pour cette actrice\\r\\ndont il était l\\\'amant. Et même l\\\'eût-il légèrement ressentie qu\\\'il\\r\\nl\\\'eût réprimée, à cause d\\\'une sorte de croyance superstitieuse que de\\r\\nsa propre fidélité pouvait dépendre celle de sa maîtresse. Aussi\\r\\nfût-ce sans qu\\\'il m\\\'eût promis de s\\\'occuper activement de mes jeunes\\r\\nfilles que nous partîmes dîner à Rivebelle.\\r\\n\\r\\nLes premiers temps, quand nous arrivions, le soleil venait de se\\r\\ncoucher, mais il faisait encore clair; dans le jardin du restaurant\\r\\ndont les lumières n\\\'étaient pas encore allumées, la chaleur du jour\\r\\ntombait, se déposait, comme au fond d\\\'un vase le long des parois\\r\\nduquel la gelée transparente et sombre de l\\\'air semblait si\\r\\nconsistante qu\\\'un grand rosier appliqué au mur obscurci qu\\\'il veinait\\r\\nde rose, avait l\\\'air de l\\\'arborisation qu\\\'on voit au fond d\\\'une pierre\\r\\nd\\\'onyx. Bientôt ce ne fut qu\\\'à la nuit que nous descendions de\\r\\nvoiture, souvent même que nous partions de Balbec si le temps était\\r\\nmauvais et que nous eussions retardé le moment de faire atteler, dans\\r\\nl\\\'espoir d\\\'une accalmie. Mais ces jours-là, c\\\'est sans tristesse que\\r\\nj\\\'entendais le vent souffler, je savais qu\\\'il ne signifiait pas\\r\\nl\\\'abandon de mes projets, la réclusion dans une chambre, je savais\\r\\nque, dans la grande salle à manger du restaurant où nous entrerions au\\r\\nson de la musique des tziganes, les innombrables lampes triompheraient\\r\\naisément de l\\\'obscurité et du froid en leur appliquant leurs larges\\r\\ncautères d\\\'or, et je montais gaiement à côté de Saint-Loup dans le\\r\\ncoupé qui nous attendait sous l\\\'averse. Depuis quelque temps, les\\r\\nparoles de Bergotte, se disant convaincu que malgré ce que je\\r\\nprétendais, j\\\'étais fait pour goûter surtout les plaisirs de\\r\\nl\\\'intelligence, m\\\'avaient rendu au sujet de ce que je pourrais faire\\r\\nplus tard une espérance que décevait chaque jour l\\\'ennui que\\r\\nj\\\'éprouvais à me mettre devant une table à commencer une étude\\r\\ncritique ou un roman. «Après tout, me disais-je, peut-être le plaisir\\r\\nqu\\\'on a eu à l\\\'écrire n\\\'est-il pas le critérium infaillible de la\\r\\nvaleur d\\\'une belle page; peut-être n\\\'est-il qu\\\'un état accessoire qui\\r\\ns\\\'y surajoute souvent, mais dont le défaut ne peut préjuger contre\\r\\nelle. Peut-être certains chefs-d\\\'uvre ont-ils été composés en\\r\\nbâillant.» Ma grand\\\'mère apaisait mes doutes en me disant que je\\r\\ntravaillerais bien et avec joie si je me portais bien. Et, notre\\r\\nmédecin ayant trouvé plus prudent de m\\\'avertir des graves risques\\r\\nauxquels pouvait m\\\'exposer mon état de santé, et m\\\'ayant tracé toutes\\r\\nles précautions d\\\'hygiène à suivre pour éviter un accident, -- je\\r\\nsubordonnais tous les plaisirs au but que je jugeais infiniment plus\\r\\nimportant qu\\\'eux, de devenir assez fort pour pouvoir réaliser l\\\'uvre\\r\\nque je portais peut-être en moi, j\\\'exerçais sur moi-même depuis que\\r\\nj\\\'étais à Balbec un contrôle minutieux et constant. On n\\\'aurait pu me\\r\\nfaire toucher à la tasse de café qui m\\\'eût privé du sommeil de la\\r\\nnuit, nécessaire pour ne pas être fatigué le lendemain. Mais quand\\r\\nnous arrivions à Rivebelle, aussitôt, à cause de l\\\'excitation d\\\'un\\r\\nplaisir nouveau et me trouvant dans cette zone différente où\\r\\nl\\\'exceptionnel nous fait entrer après avoir coupé le fil, patiemment\\r\\ntissé depuis tant de jours, qui nous conduisait vers la sagesse --\\r\\ncomme s\\\'il ne devait plus jamais y avoir de lendemain, ni de fins\\r\\nélevées à réaliser, disparaissait ce mécanisme précis de prudente\\r\\nhygiène qui fonctionnait pour les sauvegarder. Tandis qu\\\'un valet de\\r\\npied me demandait mon paletot, Saint-Loup me disait:\\r\\n\\r\\n-- Vous n\\\'aurez pas froid? Vous feriez peut-être mieux de le garder il\\r\\nne fait pas très chaud.\\r\\n\\r\\nJe répondais: «Non, non,» et peut-être je ne sentais pas le froid,\\r\\nmais en tous cas je ne savais plus la peur de tomber malade, la\\r\\nnécessité de ne pas mourir, l\\\'importance de travailler. Je donnais mon\\r\\npaletot; nous entrions dans la salle du restaurant aux sons de quelque\\r\\nmarche guerrière jouée par les tziganes, nous nous avancions entre les\\r\\nrangées des tables servies comme dans un facile chemin de gloire, et,\\r\\nsentant l\\\'ardeur joyeuse imprimée à notre corps, par les rythmes de\\r\\nl\\\'orchestre qui nous décernait ses honneurs militaires et ce triomphe\\r\\nimmérité, nous la dissimulions sous une mine grave et glacée, sous une\\r\\ndémarche pleine de lassitude, pour ne pas imiter ces gommeuses de\\r\\ncafé-concert qui, venant de chanter sur un air belliqueux un couplet\\r\\ngrivois, entrent en courant sur la scène avec la contenance martiale\\r\\nd\\\'un général vainqueur.\\r\\n\\r\\nA partir de ce moment-là j\\\'étais un homme nouveau, qui n\\\'était plus le\\r\\npetit-fils de ma gran-\\\'mère et ne se souviendrait d\\\'elle qu\\\'en\\r\\nsortant, mais le frère momentané des garçons qui allaient nous servir.\\r\\n\\r\\nLa dose de bière, à plus forte raison de champagne, qu\\\'à Balbec je\\r\\nn\\\'aurais pas voulu atteindre en une semaine, alors pourtant qu\\\'à ma\\r\\nconscience calme et lucide la saveur de ces breuvages représentassent\\r\\nun plaisir clairement appréciable mais aisément sacrifié, je\\r\\nl\\\'absorbais en une heure en y ajoutant quelques gouttes de porto, trop\\r\\ndistrait pour pouvoir le goûter, et je donnais au violoniste qui\\r\\nvenait de jouer les deux «louis» que j\\\'avais économisés depuis un mois\\r\\nen vue d\\\'un achat que je ne me rappelais pas. Quelques-uns des garçons\\r\\nqui servaient, lâchés entre les tables, fuyaient à toute vitesse,\\r\\nayant sur leur paumes tendues un plat que cela semblait être le but de\\r\\nce genre de courses de ne pas laisser choir. Et de fait, les soufflés\\r\\nau chocolat arrivaient à destination sans avoir été renversés, les\\r\\npommes à l\\\'anglaise, malgré le galop qui avait dû les secouer, rangées\\r\\ncomme au départ autour de l\\\'agneau de Pauilhac. Je remarquai un de ces\\r\\nservants, très grand emplumé de superbes cheveux noirs, la figure\\r\\nfardée d\\\'un teint qui rappelait davantage certaines espèces d\\\'oiseaux\\r\\nrares que l\\\'espèce humaine et qui, courant sans trêve et, eût-on dit,\\r\\nsans but, d\\\'un bout à l\\\'autre de la salle, faisait penser à quelqu\\\'un\\r\\nde ces «aras» qui remplissent les grandes volières des jardins\\r\\nzoologiques de leur ardent coloris et de leur incompréhensible\\r\\nagitation. Bientôt le spectacle s\\\'ordonna, à mes yeux du moins, d\\\'une\\r\\nfaçon plus noble et plus calme. Toute cette activité vertigineuse se\\r\\nfixait en une calme harmonie. Je regardais les tables rondes, dont\\r\\nl\\\'assemblée innombrable emplissait le restaurant, comme autant de\\r\\nplanètes, telles que celles-ci sont figurées dans les tableaux\\r\\nallégoriques d\\\'autrefois. D\\\'ailleurs, une force d\\\'attraction\\r\\nirrésistible s\\\'exerçait entre ces astres divers et à chaque table les\\r\\ndîneurs n\\\'avaient d\\\'yeux que pour les tables où ils n\\\'étaient pas,\\r\\nexception faite pour quelque riche amphitryon, lequel ayant réussi à\\r\\namener un écrivain célèbre, s\\\'évertuait à tirer de lui, grâce aux\\r\\nvertus de la table tournante, des propos insignifiants dont les dames\\r\\ns\\\'émerveillaient. L\\\'harmonie de ces tables astrales n\\\'empêchait pas\\r\\nl\\\'incessante révolution des servants innombrables, lesquels parce\\r\\nqu\\\'au lieu d\\\'être assis, comme les dîneurs, étaient debout évoluaient\\r\\ndans une zone supérieure. Sans doute l\\\'un courait porter des\\r\\nhors-d\\\'uvre, changer le vin, ajouter des verres. Mais malgré ces\\r\\nraisons particulières, leur course perpétuelle entre les tables rondes\\r\\nfinissait par dégager la loi de sa circulation vertigineuse et réglée.\\r\\nAssises derrière un massif de fleurs, deux horribles caissières,\\r\\noccupées à des calculs sans fin semblaient deux magiciennes occupées à\\r\\nprévoir par des calculs astrologiques les bouleversements qui\\r\\npouvaient parfois se produire dans cette voûte céleste conçue selon la\\r\\nscience du moyen âge.\\r\\n\\r\\nEt je plaignais un peu tous les dîneurs parce que je sentais que pour\\r\\neux les tables rondes n\\\'étaient pas des planètes et qu\\\'ils n\\\'avaient\\r\\npas pratiqué dans les choses un sectionnement qui nous débarrasse de\\r\\nleur apparence coutumière et nous permet d\\\'apercevoir des analogies.\\r\\nIls pensaient qu\\\'ils dînaient avec telle ou telle personne, que le\\r\\nrepas coûterait à peu près tant et qu\\\'ils recommenceraient le\\r\\nlendemain. Et ils paraissaient absolument insensibles au déroulement\\r\\nd\\\'un cortège de jeunes commis qui, probablement n\\\'ayant pas à ce\\r\\nmoment de besogne urgente, portaient processionnellement des pains\\r\\ndans des paniers. Quelques-uns, trop jeunes, abrutis par les taloches\\r\\nque leur donnaient en passant les maîtres d\\\'hôtel, fixaient\\r\\nmélancoliquement leurs yeux sur un rêve lointain et n\\\'étaient consolés\\r\\nque si quelque client de l\\\'hôtel de Balbec où ils avaient jadis été\\r\\nemployés, les reconnaissant, leur adressait la parole et leur disait\\r\\npersonnellement d\\\'emporter le champagne qui n\\\'était pas buvable, ce\\r\\nqui les remplissait d\\\'orgueil.\\r\\n\\r\\nJ\\\'entendais le grondement de mes nerfs dans lesquels il y avait du\\r\\nbien-être indépendant des objets extérieurs qui peuvent en donner et\\r\\nque le moindre déplacement que j\\\'occasionnais à mon corps, à mon\\r\\nattention, suffisait à me faire éprouver, comme à un il fermé une\\r\\nlégère compression donne la sensation de la couleur. J\\\'avais déjà bu\\r\\nbeaucoup de porto, et si je demandais à en prendre encore, c\\\'était\\r\\nmoins en vue du bien-être que les verres nouveaux m\\\'apporteraient que\\r\\npar l\\\'effet du bien-être produit par les verres précédents. Je\\r\\nlaissais la musique conduire elle-même mon plaisir sur chaque note où,\\r\\ndocilement, il venait alors se poser. Si, pareil à ces industries\\r\\nchimiques grâce auxquelles sont débités en grandes quantités, des\\r\\ncorps qui ne se rencontrent dans la nature que d\\\'une façon\\r\\naccidentelle et fort rarement, ce restaurant de Rivebelle réunissait\\r\\nen un même moment, plus de femmes au fond desquelles me sollicitaient\\r\\ndes perspectives de bonheur que le hasard des promenades ou des\\r\\nvoyages ne m\\\'en eût fait rencontrer en une année, d\\\'autre part, cette\\r\\nmusique que nous entendions -- arrangements de valses, d\\\'opérettes\\r\\nallemandes, de chansons de cafés-concerts, toutes nouvelles pour moi\\r\\n-- était elle-même comme un lieu de plaisir aérien superposé à l\\\'autre\\r\\net plus grisant que lui. Car chaque motif, particulier comme une une\\r\\nfemme, ne réservait pas comme elle eût fait, pour quelque privilégié,\\r\\nle secret de volupté qu\\\'il recélait: il me le proposait, me reluquait,\\r\\nvenait à moi d\\\'une allure capricieuse ou canaille, m\\\'accostait, me\\r\\ncaressait, comme si j\\\'étais devenu tout d\\\'un coup plus séduisant, plus\\r\\npuissant ou plus riche; je leur trouvais bien, à ces airs, quelque\\r\\nchose de cruel; c\\\'est que tout sentiment désintéressé de la beauté,\\r\\ntout reflet de l\\\'intelligence leur était inconnu; pour eux le plaisir\\r\\nphysique existe seul. Et ils sont l\\\'enfer le plus impitoyable, le plus\\r\\ndépourvu d\\\'issues pour le malheureux jaloux à qui ils présentent ce\\r\\nplaisir, ce plaisir que la femme aimée goûte avec un autre -- comme la\\r\\nseule chose qui existe au monde pour celle qui le remplit tout entier.\\r\\nMais tandis que je répétais à mi-voix les notes de cet air, et lui\\r\\nrendais son baiser, la volupté à lui spéciale qu\\\'il me faisait\\r\\néprouver me devint si chère, que j\\\'aurais quitté mes parents pour\\r\\nsuivre le motif dans le monde singulier qu\\\'il construisait dans\\r\\nl\\\'invisible, en lignes tour à tour pleines de langeur et de vivacité.\\r\\nQuoiqu\\\'un tel plaisir ne soit pas d\\\'une sorte qui donne plus de valeur\\r\\nà l\\\'être auquel il s\\\'ajoute, car il n\\\'est perçu que de lui seul, et\\r\\nquoique, chaque fois que dans notre vie, nous avons déplu à une femme\\r\\nqui nous a aperçu elle ignorât si à ce moment-là nous possédions ou\\r\\nnon cette félicité intérieure et subjective qui, par conséquent, n\\\'eût\\r\\nrien changé au jugement qu\\\'elle porta sur nous, je me sentais plus\\r\\npuissant, presque irrésistible. Il me semblait que mon amour n\\\'était\\r\\nplus quelque chose de déplaisant et dont on pouvait sourire mais avait\\r\\nprécisément la beauté touchante, la séduction de cette musique,\\r\\nsemblable elle-même à un milieu sympathique où celle que j\\\'aimais et\\r\\nmoi nous nous serions rencontrés, soudain devenus intimes.\\r\\n\\r\\nLe restaurant n\\\'était pas fréquenté seulement par des demi-mondaines,\\r\\nmais aussi par des gens du monde le plus élégant, qui y venaient\\r\\ngoûter vers cinq heures ou y donnaient de grands dîners. Les goûters\\r\\navaient lieu dans une longue galerie vitrée, étroite, en forme de\\r\\ncouloir qui, allant du vestibule à la salle à manger, longeait sur un\\r\\ncôté le jardin, duquel elle n\\\'était séparée, sauf en exceptant\\r\\nquelques colonnes de pierre, que par le vitrage qu\\\'on ouvrait ici ou\\r\\nlà. Il en résultait outre de nombreux courants d\\\'air, des coups de\\r\\nsoleil brusques, intermittents, un éclairage éblouissant, empêchant\\r\\npresque de distinguer les goûteuses, ce qui faisait que, quand elles\\r\\nétaient là, empilées deux tables par deux tables dans toute la\\r\\nlongueur de l\\\'étroit goulot, comme elles châtoyaient à tous les\\r\\nmouvements qu\\\'elles faisaient pour boire leur thé ou se saluer entre\\r\\nelles, on aurait dit un réservoir, une nasse où le pêcheur a entassé\\r\\nles éclatants poissons qu\\\'il a pris, lesquels à moitié hors de l\\\'eau\\r\\net baignés de rayons miroitent aux regards en leur éclat changeant.\\r\\n\\r\\nQuelques heures plus tard, pendant le dîner qui lui, était\\r\\nnaturellement servi dans la salle à manger, on allumait les lumières,\\r\\nbien qu\\\'il fît encore clair dehors, de sorte qu\\\'on voyait devant soi,\\r\\ndans le jardin, à côté de pavillons éclairés par le crépuscule et qui\\r\\nsemblaient les pâles spectres du soir, des charmilles dont la glauque\\r\\nverdure était traversée par les derniers rayons et qui de la pièce\\r\\néclairée par les lampes où on dînait, apparaissaient au delà du\\r\\nvitrage -- non plus comme on aurait dit des dames qui goûtaient à la\\r\\nfin de l\\\'après-midi, le long du couloir bleuâtre et or, dans un filet\\r\\nétincelant et humide -- mais comme les végétations d\\\'un pâle et vert\\r\\naquarium géant à la lumière surnaturelle. On se levait de table; et si\\r\\nles convives, pendant le repas, tout en passant leur temps à regarder,\\r\\nà reconnaître, à se faire nommer les convives du dîner voisin, avaient\\r\\nété retenus dans une cohésion parfaite autour de leur propre table, la\\r\\nforce attractive qui les faisait graviter autour de leur amphytrion\\r\\nd\\\'un soir perdait de sa puissance, au moment où pour prendre le café\\r\\nils se rendaient dans ce même couloir qui avait servi aux goûters; il\\r\\narrivait souvent qu\\\'au moment du passage, tel dîner en marche\\r\\nabandonnait l\\\'un ou plusieurs de ses corpuscules, qui ayant subi trop\\r\\nfortement l\\\'attraction du dîner rival se détachaient un instant du\\r\\nleur, où ils étaient remplacés par des messieurs ou des dames qui\\r\\nétaient venus saluer des amis, avant de rejoindre, en disant: «Il faut\\r\\nque je me sauve retrouver M. X... dont je suis ce soir l\\\'invité.» Et\\r\\npendant un instant on aurait dit de deux bouquets séparés qui auraient\\r\\ninterchangé quelques-unes de leurs fleurs. Puis le couloir lui-même se\\r\\nvidait. Souvent, comme il faisait même après dîner encore un peu jour,\\r\\non n\\\'allumait pas ce long corridor, et côtoyé par les arbres qui se\\r\\npenchaient au dehors de l\\\'autre côté du vitrage, il avait l\\\'air d\\\'une\\r\\nallée dans un jardin boisé et ténébreux. Parfois dans l\\\'ombre une\\r\\ndîneuse s\\\'y attardait. En le traversant pour sortir, j\\\'y distinguai un\\r\\nsoir, assise au milieu d\\\'un groupe inconnu, la belle princesse de\\r\\nLuxembourg. Je me découvris sans m\\\'arrêter. Elle me reconnut, inclina\\r\\nla tête en souriant; très au-dessus de ce salut, émanant de ce\\r\\nmouvement même, s\\\'élevèrent mélodieusement quelques paroles à mon\\r\\nadresse, qui devaient être un bonsoir un peu long, non pour que je\\r\\nm\\\'arrêtasse, mais seulement pour compléter le salut, pour en faire un\\r\\nsalut parlé. Mais les paroles restèrent si indistinctes et le son que\\r\\nseul je perçus se prolongea si doucement et me sembla si musical, que\\r\\nce fut comme si dans la ramure assombrie des arbres, un rossignol se\\r\\nfût mis à chanter. Si par hasard pour finir la soirée avec telle bande\\r\\nd\\\'amis à lui que nous avions rencontrée, Saint-Loup décidait de nous\\r\\nrendre au Casino d\\\'une plage voisine, et partant avec eux, s\\\'il me\\r\\nmettait seul dans une voiture, je recommandais au cocher d\\\'aller à\\r\\ntoute vitesse, afin que fussent moins longs les instants que je\\r\\npasserais sans avoir l\\\'aide de personne pour me dispenser de fournir\\r\\nmoi-même à ma sensibilité -- en faisant machine en arrière et en\\r\\nsortant de la passivité où j\\\'étais pris comme dans un engrenage, --\\r\\nces modifications que depuis mon arrivée à Rivebelle je recevais des\\r\\nautres. Le choc possible avec une voiture venant en sens inverse dans\\r\\nces sentiers où il n\\\'y avait de place que pour une seule et où il\\r\\nfaisait nuit noire, l\\\'instabilité du sol souvent éboulé de la falaise,\\r\\nla proximité de son versant à pic sur la mer, rien de tout cela ne\\r\\ntrouvait en moi le petit effort qui eût été nécessaire pour amener la\\r\\nreprésentation et la crainte du danger jusqu\\\'à ma raison. C\\\'est que\\r\\npas plus que ce n\\\'est le désir de devenir célèbre, mais l\\\'habitude\\r\\nd\\\'être laborieux qui nous permet de produire une uvre, ce n\\\'est\\r\\nl\\\'allégresse du moment présent, mais les sages réflexions du passé,\\r\\nqui nous aident à préserver le futur. Or, si déjà en arrivant à\\r\\nRivebelle, j\\\'avais jeté loin de moi ces béquilles du raisonnement, du\\r\\ncontrôle de soi-même qui aident notre infirmité à suivre le droit\\r\\nchemin, et me trouvais en proie à une sorte d\\\'ataxie morale, l\\\'alcool,\\r\\nen tendant exceptionnellement mes nerfs, avait donné aux minutes\\r\\nactuelles, une qualité, un charme, qui n\\\'avaient pas eu pour effet de\\r\\nme rendre plus apte ni même plus résolu à les défendre; car en me les\\r\\nfaisant préférer mille fois au reste de ma vie, mon exaltation les en\\r\\nisolait; j\\\'étais enfermé dans le présent comme les héros, comme les\\r\\nivrognes; momentanément éclipsé, mon passé ne projetait plus devant\\r\\nmoi cette ombre de lui-même que nous appelons notre avenir; plaçant le\\r\\nbut de ma vie, non plus dans la réalisation des rêves de ce passé,\\r\\nmais dans la félicité de la minute présente, je ne voyais pas plus\\r\\nloin qu\\\'elle. De sorte que, par une contradiction qui n\\\'était\\r\\nqu\\\'apparente, c\\\'est au moment où j\\\'éprouvais un plaisir exceptionnel,\\r\\noù je sentais que ma vie pouvait être heureuse, où elle aurait dû\\r\\navoir à mes yeux plus de prix, c\\\'est à ce moment que, délivré des\\r\\nsoucis qu\\\'elle avait pu m\\\'inspirer jusque-là, je la livrais sans\\r\\nhésitation au hasard d\\\'un accident. Je ne faisais, du reste, en somme,\\r\\nque concentrer dans une soirée l\\\'incurie qui pour les autres hommes\\r\\nest diluée dans leur existence entière où journellement ils affrontent\\r\\nsans nécessité le risque d\\\'un voyage en mer, d\\\'une promenade en\\r\\naéroplane ou en automobile quand les attend à la maison l\\\'être que\\r\\nleur mort briserait ou quand est encore lié à la fragilité de leur\\r\\ncerveau le livre dont la prochaine mise au jour est la seule raison de\\r\\nleur vie. Et de même dans le restaurant de Rivebelle, les soirs où\\r\\nnous y restions, si quelqu\\\'un était venu dans l\\\'intention de me tuer,\\r\\ncomme je ne voyais plus que dans un lointain sans réalité ma\\r\\ngrand-mère, ma vie à venir, mes livres à composer, comme j\\\'adhérais\\r\\ntout entier à l\\\'odeur de la femme qui était à la table voisine, à la\\r\\npolitesse des maîtres d\\\'hôtel, au contour de la valse qu\\\'on jouait,\\r\\nque j\\\'étais collé à la sensation présente, n\\\'ayant pas plus\\r\\nd\\\'extension qu\\\'elle ni d\\\'autre but que de ne pas en être séparé, je\\r\\nserais mort contre elle, je me serais laissé massacrer sans offrir de\\r\\ndéfense, sans bouger, abeille engourdie par la fumée du tabac, qui n\\\'a\\r\\nplus le souci de préserver sa ruche.\\r\\n\\r\\nJe dois du reste dire que cette insignifiance où tombaient les choses\\r\\nles plus graves, par contraste avec la violence de mon exaltation\\r\\nfinissait par comprendre même Mlle Simonet et ses amies. L\\\'entreprise\\r\\nde les connaître me semblait maintenant facile mais indifférente, car\\r\\nma sensation présente seule, grâce à son extraordinaire puissance, à\\r\\nla joie que provoquaient ses moindres modifications et même sa simple\\r\\ncontinuité, avait de l\\\'importance pour moi; tout le reste, parents,\\r\\ntravail, plaisirs, jeunes filles de Balbec, ne pesait pas plus qu\\\'un\\r\\nflocon d\\\'écume dans un grand vent qui ne le laisse pas se poser,\\r\\nn\\\'existait plus que relativement à cette puissance intérieure:\\r\\nl\\\'ivresse réalise pour quelques heures l\\\'idéalisme subjectif, le\\r\\nphénoménisme pur; tout n\\\'est plus qu\\\'apparences et n\\\'existe plus qu\\\'en\\r\\nfonction de notre sublime nous-même. Ce n\\\'est pas, du reste, qu\\\'un\\r\\namour véritable, si nous en avons un, ne puisse subsister dans un\\r\\nsemblable état. Mais nous sentons si bien, comme dans un milieu\\r\\nnouveau, que des pressions inconnues ont changé les dimensions de ce\\r\\nsentiment qu